LA PÂQUE ANTICIPÉE

Jr 31, 15-20 ; Mt 2, 13-18
SS. innocents - (28 décembre 1993)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

C

ette fête des Saints Innocents reste toujours assez mystérieuse, en ce sens que l'on peut toujours se demander quel est le sens vérita­ble de ce massacre des saints innocents. Comment se fait-il que l'Enfant Jésus étant né, les mages étant ve­nus l'adorer, Hérode, par cupidité et par désir de puis­sance envoie tuer tous les enfants de moins de deux ans, pour que celui qu'on a désigné comme le roi à venir ne lui prenne pas son trône ?

Pour la foi, cela pose une question. Était-ce vraiment nécessaire que Dieu laisse ainsi se perpétrer un tel massacre ? La liturgie chante alors, dans une fête, cet épisode de l'évangile en disant que "les saints innocents chantent désormais la gloire de Dieu." Et s'ils chantent désormais la gloire de Dieu, s'ils sont la Louange du Seigneur, c'est qu'ils le furent dès lors qu'ils ont eu à subir, de la part des hommes, la vio­lence et la mort, mais que cette mort n'est pas restée sans signification. Elle est déjà ce qui, avec la grâce de la naissance et l'anticipation de la résurrection, les a fait passer à la gloire de Dieu.

Mais cet événement est à situer non pas tant à un niveau simplement réel, certes il y a eu le fait d'en­fants tués, mais au niveau symbolique qui n'en est pas moins réel de ce que porte ce massacre. Il y a premiè­rement un rappel. Saint Matthieu qui nous rapporte l'événement s'ingénie à nous faire comprendre que le Christ "accomplit les Écritures" et que, par la nais­sance du Christ, tout le salut nous est déjà donné. Tout se réalise. A plus forte raison l'Enfant Jésus ré­capitule déjà tout l'Ancien Testament dans sa nais­sance. C'est pourquoi ce massacre des enfants n'est pas sans rappeler un autre évènement important de la Bible, celui de la naissance de Moïse en Egypte et du décret de Pharaon de supprimer tous les enfants mâles nés dans le peuple hébreu. L'on sait que Moïse a été sauvé des eaux, comme son nom l'indique, par la fille de Pharaon, puis il recevra l'investiture pour annoncer à son peuple la délivrance et le sortir de l'esclavage d'Egypte.

Ce massacre des saints Innocents rappelle aussi que, comme l'Enfant Jésus, Jacob a dû fuir en Egypte puis, après une sorte d'exode, il reviendra suivi d'un peuple nombreux vers la Terre Promise. C'est donc un rappel de l'histoire du salut à travers des évènements fondamentaux qui marquent à la fois une sorte de naissance ou plutôt un avènement et ensuite, dans cet événement une consécration à un ministère. C'est ainsi qu'il faut voir la naissance de Jésus et ce qui l'entoure, adoration des mages puis massacre des enfants de moins de deux ans dans le pays de Be­thléem.

Mais il y a, en même temps qu'un rappel de ces événements, il y a une anticipation En effet, les innocents tués par Hérode anticipent déjà la Pâque du Seigneur. Dans leur fragilité, en leur petitesse, ils anticipent la fragilité, la petitesse, l'amoindrissement, les théologiens diraient "la kénose" c'est-à-dire l'abaissement, de Jésus jusque dans la mort sur la croix, afin que le Christ soit renouvelé, ressuscité par le Père et fasse ainsi passer de la mort à la vie un peu­ple nombreux qui Le suivra et qui sont désormais tous ceux qui ont été baptisés dans la mort et la résurrec­tion du Christ.

Ainsi donc cet événement a un double sens, celui d'un rappel que toute l'histoire de Dieu et de l'homme est récapitulée que cette histoire a un sens, que ce sens nous est donné pour que tous, quels qu'ils soient, puissent vivre avec le Christ dans sa Pâque et aller vers la terre promise, vers la gloire et la louange. Il me semble que cela n'est pas éloigné de ce que nous vivons nous-mêmes. Toute la vie du chrétien doit être le rappel de ce que le Seigneur a fait pour nous, de ce que, dans la vie sacramentelle, notre naissance par le baptême, Il a scellé, l'Alliance qu'Il a conclue, l'évé­nement majeur qui est entré dans notre vie et qui est la vie de la Trinité inscrite dans notre cœur et dans notre âme profondément. En se rappelant ces événe­ments du Seigneur dans notre propre vie, nous antici­pons la gloire qui sera la nôtre auprès de Dieu dans le paradis. Il en est de même pour toute réalité humaine et particulièrement pour vous, Nathalie et Nicolas qui vous fiancez en ce jour. Vous nous rappelez que l'amour c'est ce que Dieu a voulu connaître et vivre en annonçant qu'Il voulait se fiancer a son peuple, qu'Il voulait l'aimer et le connaître de plus en plus. Et il y a une anticipation à manifester que l'amour appelle à être plénitude. Il y a toujours les deux côtés.

Ainsi donc à travers cette mort des enfants tués pour la gloire de Dieu, à leur insu et surtout à l'insu des hommes, c'est à la fois le rappel des bien­faits de Dieu et la consolation qu'Il apporte déjà en mettant sur leurs lèvres et dans leur cœur le Cantique des Noces de l'Agneau. A travers la fragilité, la peti­tesse, l'abaissement et l'innocence nous pouvons déjà vivre ces deux aspects où Dieu nous a tout donné et où Il nous donnera encore plus car "Dieu essuiera toute larme de nos yeux". Rappelons-nous le dessein de Dieu, son amour profond pour chacun de ses en­fants, amour appelé à vivre éternellement dans des noces qui n'auront pas de fin.

 

AMEN