LES ENFANTS MORTS SANS BAPTÊME
Jr 31, 15-20 ; Mt 2, 13-18
SS. innocents - (28 décembre 1992)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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et événement du massacre des saints innocents nous confronte avec un problème particulièrement douloureux, celui de la souffrance des innocents, de la mort des petits enfants et, en ce qui concerne la foi chrétienne le redoublement de ce problème avec la mort des enfants sans baptême.
L'Église n'a pas eu, dès le début, de position très claire. Dans l'Antiquité, la sensibilité était moins vive à ce problème qu'elle ne l'est aujourd'hui. Certains Pères de l'Église, y compris saint Augustin, envoyaient "allégrement" en enfer les enfants morts sans baptême, sous prétexte que, sans le baptême il n'était pas possible d'être sauvé. L'Église n'a jamais authentifié cette position rigoriste et particulièrement dure. C'est par un souci de miséricorde qu'un certain nombre de théologiens ont essayé d'inventer "les limbes" c'est-à-dire un endroit où les enfants morts sans baptême seraient reçus après leur mort, un endroit où l'on ne verrait pas Dieu, où l'on ne connaîtrait pas le bonheur du ciel mais où l'on ne serait pas malheureux pour autant. C'était une position un peu compliquée des théologiens qui ne voulaient ni contredire le fait que sans baptême on ne peut être sauvé, ni non plus tomber dans l'injustice de punir ces innocents.
Devant ce problème, l'Église a toujours eu un peu mauvaise conscience ne sachant pas très bien que répondre. Précisément la fête des saints Innocents donne des éléments de réponse, puisque ces enfants sont canonisés c'est-à-dire sont considérés effectivement comme au paradis. Vous me direz qu'ils sont au paradis parce qu'ils sont morts martyrs. C'est vrai aussi. Cependant ce martyre n'a pas été librement consenti, librement assumé et s'ils ont donné leur vie pour le Christ c'est sans le savoir est sans le vouloir. Dans le texte lu hier soir aux Vigiles, saint Pierre Chrysologue nous précise que le martyre est une œuvre de grâce et non pas de choix personnel. Par conséquent, nous sommes renvoyés à la grâce de Dieu pour ses enfants. D'autres théologiens comme Cajetan, le grand commentateur de saint Thomas d'Aquin, ont aussi avancé que les enfants pouvaient être sauvés dans le désir de leurs parents qui souhaitaient leur bonheur mais n'avaient pas eu le temps de les faire baptiser. L'Église a ainsi essayé, de manière et d'autre, de trouver des "remplacements" au baptême qui n'avait pas été donné à ces enfants morts prématurément.
De nos jours, petit à petit, un consentement unanime des théologiens s'est fait pour dire que ces enfants sont certainement saucés. Ceci parce qu'il est écrit dans la première épître de saint Paul à Timothée: "Dieu veut que tout homme soit sauvé !" Si Dieu veut que tout homme soit sauvé, il faut que cette volonté de Dieu ne soit pas une velléité, une volonté irréalisable, mais que Dieu donne à tout homme le moyen d'être sauvé. Pour ceux qui connaissent Dieu, le baptême et la vie baptismale c'est-à-dire la configuration de la vie au Christ est le moyen normal par lequel Jésus nous sauve. Pour ceux qui n'ont pas entendu parler du Christ, on a compris depuis longtemps que la droiture de leur cœur, la bonne volonté qui les animait, même s'ils n'avaient pas eu leur esprit et leur cœur illuminés par une foi explicite, cette bonne volonté pouvait être pour eux la suppléance du salut. On appelle cela le salut des justes qui sont en dehors de l'Église. Mais pour les petits enfants, on ne peut pas parler de leur bonne volonté, de la droiture de leur cœur. On ne sait pas très bien quel est le moyen que Dieu utilise pour les sauver mais on a la certitude que Dieu ne peut pas les laisser hors du salut puisque Dieu veut que tout homme soit sauvé. On admet donc que, d'une manière qui nous échappe, Dieu sauve aussi ces enfants. D'ailleurs cela fait partie de la foi chrétienne que Dieu nous donne des moyens de salut, Il peut toujours aller au-delà de ces moyens. Les moyens ne sont que des moyens. Il nous les propose, Il les met entre nos mains, mais Lui est plus grand que les moyens de salut qu'Il nous offre. Sa volonté de salut va toujours plus loin que les circonstances. Par conséquent c'est une opinion maintenant courante dans l'Église que Dieu sauve certainement les enfants qui meurent sans baptême.
Ceci c'est pas sans conséquence au plan de la pastorale car à la faveur des thèses rigoristes que j'évoquais tout à l'heure s'était répandu chez les parents ce très légitime souci de faire baptiser très vite ces petits. Et baptiser les enfants de peur qu'ils aillent en enfer n'est pas le motif le plus évangélique et le plus théologique car le baptême n'a pas pour but d'éviter l'enfer mais de nous donner la vie de Dieu, la participation à la gloire de Dieu. Il faut donc voir ce problème des petits enfants morts sans baptême dans la ligne de cette miséricorde de Dieu qui s'étend à tous les êtres. Le salut n'est pas un dû, Dieu n'est pas obligé de sauver les hommes, pourtant Il ne nous a créés que par amour, pour sa gloire, pour que nous participions à son bonheur et soyons remplis de sa joie. Et si Dieu nous a créés pour cela, il n'est pas possible que son dessein soit mis en échec par une circonstance comme la mort prématurée d'un enfant. Il est certain que Dieu ne peut pas ne pas réaliser son dessein d'amour et qu'Il doit trouver les moyens de nous amener à l'accomplissement de ce qu'Il a voulu en nous créant, de ce qu'Il a rêvé, de ce qu'Il a désiré c'est-à-dire ce bonheur éternel.
Alors que la fête des saints Innocents soit pour nous une occasion de faire un acte de foi dans cette miséricorde infinie de Dieu, dans cet amour sans limites de Dieu qui s'étend à tous les êtres. Que ce soit pour noua l'occasion de faire un acte d'espérance et de prier avec une grande proximité pour tous les parents qui ont vécu ce drame de perdre un enfant en bas-âge et de pouvoir, avec eux, mettre notre confiance dans cette miséricorde de Dieu. Oui, ces enfants sont vivants, ces enfants sont sauvés, ces enfants sont auprès de Dieu car l'amour de Dieu est sans repentance et ne peut pas connaître de limites.
AMEN