C'EST LE CHRIST QUI SOUFFRE EN EUX
Jr 31, 15-20 ; Mt 2, 13-18
SS. innocents - (28 décembre 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Mont-Devant-Sassey : Le massacre des Innocents
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'Église honore les enfants de Bethléem tués dès leur naissance en haine du Messie. Elle honore ces "saints innocents", comme on les appelle, du titre de martyrs. A ce propos, la tradition de l'Église a remarqué que le martyre de ces enfants n'a pas été de leur part une décision volontaire de donner leur vie pour le Christ puisque cette vie leur a été arrachée, non seulement contre leur gré mais sans qu'ils puissent choisir, non seulement parce qu'on ne leur a pas demandé leur avis, mais parce qu'ils étaient encore trop petits pour comprendre et pour savoir.
Il y a donc dans le mystère des saints innocents la manifestation que le martyre n'est pas nécessairement un acte délibéré, une volonté libre et consciente de donner sa vie pour le Christ. Le martyre peut être aussi un événement indépendant de la volonté de celui qui le subit. Il peut être une injustice subie et qui fait atteinte à la gloire de Dieu, au mystère de Dieu, parce qu'enlever à une des créatures de Dieu sa joie et sa vie c'est, d'une certaine manière, atteindre au cœur l'amour de Dieu tout comme l'amour des mères de ces enfants. Car Dieu nous l'a dit : "Jamais une mère ne peut oublier son enfant ; s'il s'en trouvait une pour l'oublier, moi, je ne t'oublierai jamais !" Dieu est donc pour les saints innocents et pour tous les enfants qui sont ces créatures, Dieu est une mère, une mère qui ne peut jamais oublier son enfant. Et la douleur d'une mère qui perd son enfant nous fait entrevoir quelque chose de cette douleur, plus grande encore si c'est possible, de Dieu quand ses enfants lui sont arrachés.
C'est pourquoi le martyre ne se définit pas d'abord par le courage, par la volonté d'adhésion à Dieu, adhésion portée jusqu'au sacrifice de sa vie. Le martyre ne se définit pas d'abord par la spontanéité libre de celui qui se donne en holocauste, le martyre se définit à partir du cœur de Dieu. Est martyr non pas celui qui veut donner sa vie pour le Christ, mais est martyr celui qui est arraché injustement au cœur de Dieu. C'est dire que le martyre se définit d'abord par la grâce de Dieu. Ces enfants ont été sanctifiés par leur mort d'une manière parfaitement gratuite, sans volonté libre, sans effort, sans dessein prémédité de leur part. Ces enfants sont martyrs parce que Dieu a été blessé dans son cœur par l'atroce injustice qu'ils ont subie, par la cruauté qui s'est abattue sur eux. Ces enfants sont martyrs parce que la grâce de Dieu, qui devait se répandre paisiblement, qui devait se répandre comme une consolation lumineuse sur leur existence, s'est répandue sur eux comme la douleur, les larmes et le sang du cœur de Dieu. On n'est pas martyr parce qu'on donne son sang, on est martyr parce que Dieu transforme le sang de ses enfants en son propre sang, la douleur et la souffrance de ceux qui souffrent en sa propre souffrance. Et c'est dans cette transmutation de la souffrance humaine en souffrance divine que se situe le mystère du martyre.
Tous les martyrs l'ont compris et certains l'ont explicitement dit. Quand ils sont offerts en sacrifice, ce n'est pas eux qui souffrent mais le Christ qui souffre en eux. Cela ne se manifeste jamais mieux que dans le cas des Saints Innocents. D'autant que, dans la volonté même d'Hérode, c'est en lieu et place du Fils de Dieu qu'ils ont été offerts en sacrifice, puisque c'est Lui qui, aveuglément, était recherché, au moment où on les mettait à mort. C'est bien une identification au Christ martyr qui fait le mystère du martyre. Ces enfants ont été identifiés au Christ non parce qu'ils l'ont voulu, mais parce que le Christ les a pris dans son cœur, dans ses larmes et dans sa gloire. Et d'une certaine manière leur innocence, leur absence de vouloir libre, leur absence de choix les a laissés entièrement disponibles et comme ouverts à cette grâce de Dieu.
Pour des adultes, il n'en va pas de même. Notre cœur est déjà barricadé par toutes sortes de défenses, de repliements sur nous-mêmes, d'égoïsme et de péché qui nous rendent indisponibles à la grâce de Dieu. C'est pourquoi il faut, de notre part, un acte libre et volontaire pour ouvrir notre cœur à cette grâce. Mais même si notre liberté est ainsi requise pour que Dieu puisse répandre en nous son action gratuite, il reste que cette action demeure gratuite. Un martyr adulte est, lui aussi, martyr non pas par sa volonté, non pas par l'offrande qu'il ferait de lui-même, mais par cet immense courant de souffrance et de gloire qui, venue du cœur de Dieu, l'emporte dans le mouvement de ce cœur de Dieu.
Et ceci s'applique non seulement au martyre mais à toute réalité de notre vie. A tout instant il est requis de notre part que nous ouvrions notre cœur à la grâce de Dieu car Dieu ne peut pas nous violenter et venir malgré nous. Dieu ne peut pas s'imposer à nous. Mais si nous ouvrons notre cœur à la grâce de Dieu, alors que ce soit pour le martyre ou pour tout autre événement beaucoup plus quotidien, ce qui se passe dans notre vie n'est pas d'abord notre oeuvre, mais celle de la miséricordieuse tendresse de Dieu. Il nous suffit d'acquiescer à ce mouvement de la tendresse de Dieu pour que nous soyons emportés par elle bien au-delà des limites de ce que nous comprenons, de ce que nous voulons et de ce que nous savons faire. Nous imaginons toujours que nous agissons, aussi bien dans les petites choses que dans les très grandes choses, par dessein, par choix et par décision libre de notre part. Mais en réalité, nous oublions cet autre aspect plus fondamental encore c'est que tout ce que nous vivons, tout ce que nous faisons, tous les actes que nous posons viennent du cœur de Dieu, non pas contre nous, mais moyennant notre acceptation, nous emportant, encore une fois, au-delà de ce que nous pourrions comprendre, saisir ou vouloir.
D'une certaine manière, si pécheurs, si enfermés sur nous-mêmes que nous soyons, si orgueilleusement repliés sur nous que nous soyons, nous sommes quand même toujours des enfants. Devant Dieu, nous sommes comme ces nouveaux-nés, vis-à-vis desquels Il est rempli d'une infinie tendresse, d'une miséricorde bienveillante et indulgente. Et notre devoir c'est précisément de nous mettre en situation d'enfant vis-à-vis de Dieu, de ne pas nous prendre pour des adultes, de ne pas nous prendre trop au sérieux, mais de savoir que nous sommes entre ses mains et de nous remettre volontairement entre ses mains pour que cette tendresse miséricordieuse de Dieu puisse s'exercer en nous, comme elle s'exerçait dans le cœur de ces enfants. C'est cela que certains grands saints, comme Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, ont compris : que nous devions être dans les mains de Dieu comme des enfants. Non pas des adultes retombant en enfance, bêtifiant ou se réduisant à l'état d'inconscience, mais des enfants par l'ouverture, par la disponibilité, par la simplicité du cœur, par l'adhésion toute simple à ce mystère de tendresse que Dieu veut réaliser en nous. Sachons, dans tous les événements de notre vie et jusqu'à notre mort, être de plus en plus disponibles entre les mains de Dieu, de plus en plus enfants entre les mains de Dieu pour que sa grâce puisse se réaliser en nous, puisse nous prendre et nous transporter jusqu'au cœur de son mystère et de sa joie.
AMEN