SEMENCES DE CHRÉTIENS
Jr 31, 15-20 ; Mt 2, 13-18
SS. innocents - (28 décembre 1983)
Homélie du Frère Michel MORIN

Le sang des martyrs est semence de chrétiens
|
N |
ous pourrions retenir ensemble, ce matin, deux enseignements de ce texte de l'évangile et de l'événement, quelque peu déroutant, qu'il nous rappelle.
Le premier enseignement est que toute souffrance n'est, en définitive, qu'une naissance. Comme l'écrivait le poète RILKE : "Toute angoisse n'est qu'un commencement !" Et c'est vrai que l'angoisse, la souffrance des mères mettant au monde leur fils, engendre par elle-même la vie de leur enfant. La mort de ces enfants innocents, dans la souffrance, dans les pleurs, dans les cris, dans les larmes, engendre en eux le commencement de la vie, le commencement du Royaume. Comme si la Pâque du Christ, en son œuvre rédemptrice, s'accomplissait par anticipation dans le silence et dans ce mûrissement de l'homme intérieur qui ne tient pas compte des années, de l'âge ou de la vie. Toute souffrance est un commencement. C'est ce qui fut accompli dans ces enfants de Bethléem, parce que c'est ce que le Christ accomplira, de façon unique et ultime dans sa propre mort. Sa mort qui est déjà annoncée par celle des Innocents de Bethléem. Il mourra Lui-même dans le silence. Il mourra à cause de la haine du monde, des puissants. Il mourra en versant son sang. Et cette Pâque de Jésus, l'Enfant bien-aimé, le Fils unique, l'unique innocent, cette Pâque a déjà rempli le cœur des enfants innocents. Ceux-ci deviennent comme les gardiens d'un trésor qu'ils ne verront pas, qu'ils ne comprendront pas avec leur intelligence, avec leur conscience humaine. Car ils seront pris, ils seront entourés, ils seront emmenés dans cette Pâque, avant même qu'ils le sachent et qu'ils la comprennent. Ce qui fait que dans le calice rempli de leur martyre se reflète, déjà, la Pâque de Jésus. Dans le sang des innocents, c'est déjà en figure et en signe, le sang de la croix du Christ qui est versé sur la terre. Tertullien disait que le sang des chrétiens est toujours source de fécondité pour l'avance du Royaume : "Le sang des martyrs est une semence de chrétiens !" Le sang des Innocents a fait germer sur la terre ce terrain propice où sera plantée la croix du Christ et où son sang vermeil viendra féconder, dans le cœur des hommes, le Royaume de Dieu. Et les hommes, en recevant ce sang innocent pourront devenir, eux-mêmes, enfants, fils bien-aimés du Père.
Toute souffrance est une naissance, cela est vrai pour ces enfants innocents, cela est vrai pour Jésus-Christ, cela est vrai pour chacun d'entre nous. Ce n'est pas la peine de développer cet aspect de notre vie. Nous savons bien par nos souffrances physiques, spirituelles ou morales que, dans la Pâque de Jésus, elles sont destinées, parfois lentement, parfois dans un mûrissement difficile, elles sont destinées à engendrer en nous la vie du Royaume nouveau et que nous ne quitterons notre souffrance et notre mort que pour entrer dans la guérison et dans la vie de Dieu. Et cela est vrai pour la vie de l'Église en tant que corps du Christ. Depuis que le Christ est mort, l'Église a vécu du sang des innocents, l'Église a vécu de leur martyre, l'Église a vécu de leur témoignage silencieux ou même le plus souvent inconnu. Mais peu importe ce que nous savons ou pas, Dieu seul le connaît. Et de cette souffrance actuelle des martyrs, Dieu fait naître peut-être en nous, le Royaume nouveau. Peut-être que nous-mêmes sommes chrétiens parce que d'autres meurent en donnant leur vie pour le Christ et que, dans la communion des saints, le Christ partage ce don de nos frères chrétiens pour faire grandir notre propre foi. En ces années que nous vivons, il n'y a jamais eu autant de martyrs que dans toute l'histoire de l'Église. C'est une chose qu'il faut savoir, c'est une chose qu'il faut vivre et c'est une réalité qu'il faut prier.
Le deuxième enseignement c'est que toute vie, toute vie humaine et toute vie spirituelle est pur don de Dieu. Ces enfants, à peine âgés de deux ans, n'ont quasiment rien connu de la vie. Ils n'ont engagé dans la vie ni leur responsabilité, ni leur liberté, ni leur conscience. Ils n'ont pas eu le temps de développer tous les dons que la naissance humaine avait déposés en eux. Or, ils sont entrés ainsi dans cette sorte d'inconscience ou l'inconnaissance au niveau humain, dans le mystère total de la Rédemption, dans le mystère de Dieu. Ils ont vécu leur vie gratuitement, ils ont vécu leur mort gratuitement comme un pur don. Et c'est pour cela qu'ils sont restés non seulement enfants dans l'humanité, mais qu'ils demeurent désormais, pour toujours, enfants de Dieu dans l'éternité.
Et cela, frères et sœurs, est important pour nous. En ces temps où nous développons avec excès et parfois de manière fallacieuse, ce que nous ont appris les sciences humaines, nous avons peut-être la tentation de croire que notre vie chrétienne dépend de notre conscience, de notre volonté, de notre liberté, de notre responsabilité. Peut-être pas tant que cela. Car voyez-vous, les deux moments les plus importants, les plus décisifs de notre vie, celui de notre naissance et celui de notre mort, ni vous, ni moi, ni personne n'y pouvons rien. Notre conscience, notre responsabilité, notre liberté, pas plus dans notre naissance que dans notre mort ne sont si engagées que cela. Nous recevons notre naissance, nous recevrons notre mort comme un pur don de Dieu. Et cela doit nous redire sans cesse que notre vie chrétienne, que notre vie humaine, c'est quelque chose que nous avons à recevoir mais jamais à nous approprier, jamais à faire nôtre. Nous n'en sommes pas les maîtres, nous en sommes les serviteurs, nous sommes les serviteurs de ce don que Dieu nous a fait, pour lequel nous n'avons rien mérité.
Que la prière de ces enfants innocents renouvelle en nous cette double attitude de la foi : que tout ce que nous sommes, tout ce que nous avons vécu, tout ce que nous aurons à vivre vient de Dieu et que plus nous le vivrons dans le dessein, dans la volonté de Dieu, dans le désir de Dieu, plus nous serons "ouvriers de son désir" dans notre propre vie. Et également que toute la part de souffrance que nous prenons à la Passion du Christ, quelle qu'en soit la forme, soit pour nous, accroissement de grâce, développement de vie, mûrissement vers la vie éternelle.
AMEN