LE MYSTÈRE DE LA SOUFFRANCE DES INNOCENTS
Jr 31, 15-20 ; Mt 2, 13-18
SS. innocents - (28 décembre 1980)
Homélie du Frère Michel MORIN
Beauté épineuse
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I |
l y a quelques années, un évêque mourant à l'âge de 55 ans d'un cancer du pancréas, alors qu'il venait d'être nommé cardinal de Paris, Pierre Veuillot avait écrit dans une de ses dernières lettres aux prêtres de son diocèse : "Nous parlons trop de la souffrance, nous ne savons pas ce qu'elle est. Je vous demande de n'en rien dire." Et je crois qu'il avait raison, car après ces mois de souffrance, lui aurait pu en dire quelque chose, or, justement, il ne fallait rien en dire. Nous n'avons pas le droit de parler de la souffrance pour elle-même, ni pour ceux qui souffrent. J'allais dire, c'est un droit réservé à Dieu seul. Ce que nous pourrons faire, c'est parler, balbutier sur l'amour de Dieu, non pas ce que nous en pensons, non pas ce que nous voudrions en savoir, mais d'après ce que lui-même a bien voulu nous en dire dans la Révélation.
Tout à l'heure, nous chantions ces quelques mots du psaume 71 : "De l'oppression, il rachète la vie des pauvres. Leur sang a du prix à ses yeux." Je voudrais, ce soir, que nous puissions, non pas comprendre, mais approfondir, non pas le problème de la souffrance des innocents, mais son mystère, à travers ces quelques mots et la réalité qu'ils cachent. "De l'oppression, il rachète leur vie." Le peuple avait connu l'exode en Égypte et l'oppression des pharaons et de leur gouvernement. Dieu, voyant cela avait eu ses entrailles retournées, nous dit l'Écriture. Et il avait envoyé Moïse pour accomplir ce sentiment divin d'amour pour son peuple bafoué, afin qu'il puisse connaître la liberté, la paix. Mais, de nouveau, à cause de son péché, parce que le peuple des croyants avait saisi cette couronne de gloire que Dieu avait posée sur sa tête, et dont nous parle le psaume 8 que nous chantions aussi, tout à l'heure, ce peuple avait saisi cette couronne de gloire, l'avait brisée pour en faire un métal servant au culte de ses idoles, de ses baals, comme disait le prophète Osée. Et le peuple avait connu, à ce moment-là, l'exil à Babylone, la souffrance physique, la souffrance morale, la souffrance spirituelle d'être éloigné de Dieu, et de sentir cet éloignement jusque dans sa chair. Et voici que Dieu, là encore, pris de pitié, ému pour ces hommes créés à son image, le cœur brisé par cette ressemblance divine qui ne ressemblait plus à rien, voici qu'Il avait ramené son peuple sur la première terre qu'il lui avait déjà donnée. De l'oppression, pour la seconde fois, Il avait racheté leur vie. Cela dans des événements collectifs, communautaires, mais Dieu sait combien de fois Il a racheté leur vie en chaque personne, de l'oppression, de toute oppression.
Et voici que, maintenant, c'est Dieu lui-même qui part en exil, qui part en Égypte. C'est Dieu lui-même qui va connaître l'exil, toujours pour la même raison ; car, si Dieu est lié à son peuple, il en connaîtra aussi le mal. C'est la haine, c'est le péché, c'est le mal dans le cœur d'Hérode, mais pas seulement dans le cœur d'Hérode, bien entendu, qui va conduire Dieu dans son exil, en Egypte, terre d'oppression.
"Leur sang a du prix à ses yeux". L'évangile des saints Innocents est beaucoup moins accepté des hommes, même des chrétiens, que celui de la mort de la mort du Christ. C'est paradoxal, mais dans notre cœur c'est bien souvent ainsi. Ce qui veut dire que nous n'avons pas très bien compris la mort du Christ, alors nous ne comprenons pas, non plus la souffrance et la mort des innocents. Ce chemin d'exil, ce chemin d'exode que Dieu a pris, c'est sous le poids de notre mal, c'est sous le poids de notre péché. Il s'est lié, dans son amour, à cause de son amour, à notre souffrance, à notre oppression, à nos exils, à notre mort. Ce problème de la souffrance n'a pas de solution, pour la simple raison que ce n'est pas un problème, c'est un mystère. Et avant d'être un mystère de souffrance, c'est un mystère d'amour de Dieu. C'est dans cette seconde partie, mystère d'amour de Dieu, qu'il nous faut, nous, chrétiens, non pas comprendre la souffrance, mais la vivre au rythme même du cœur de Dieu.
J'aimerais simplement dire que la souffrance, c'est l'amour de Dieu en exil dans notre terre de mal. La souffrance, c'est la tendresse de Dieu en exode dans notre cœur de pécheurs. Dans notre cœur de pécheur, sur notre terre de mal, cet exil et cet exode de Dieu finira par la souffrance, et cette souffrance venue de nos péchés, sera tellement oppressante qu'Il en connaîtra aussi la mort. Il n'y a rien d'autre à dire sur le mystère de la souffrance des innocents, pas plus que sur notre propre souffrance. Ce que nous allons célébrer, c'est justement le mystère de ce sang versé, de ce corps livré et brisé, tels que le Christ nous les a donnés, au plus profond de son exil dans notre cœur de pécheurs, au plus lointain de son exode dans notre monde de mal.
AMEN