LE PARADOXE DE LA CONDITION CHRÉTIENNE

Jr 31, 15-20 ; Mt 2, 13-18
SS. innocents - (28 décembre 1981)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Saintes : abbaye  aux Dames
Massacre des Innocents 

C

'est sans doute pour notre cœur la fête de l'Église la plus paradoxale et, d'une certaine manière, la plus difficile à comprendre. En effet, comment se fait-il que le Seigneur, au moment même où nous fêtons la joie de sa présence au milieu des hommes, que, immédiatement, la présence de Dieu puisse déchaîner la haine et la haine contre les innocents ? Comment se fait-il qu'au moment même où le Christ naît à Bethléem, la fureur du roi Hérode se déchaîne contre des enfants ? Quand on sait ce que c'est que la mort d'un enfant, d'un innocent, quand on sait toute la souffrance que cela peut comporter au cœur même de l'enfant et aussi au cœur de ses parents, quand on mesure tout l'abîme de détresse qui se cache au cœur de cet évènement au moment même où on ne peut plus pleurer, alors, comment Dieu peut-Il permettre une réalité pareille ? Et plus encore, au moment même où le Christ naît comme Fils de David, dans la cité royale de Bethléem, voici que, Lui, pour échapper au massacre, Il s'en va, Il se retire dans une sorte d'absence. 

Ce paradoxe est exactement celui de la condition chrétienne. A partir du moment où le Christ naît à Bethléem, c'est la Nouvelle Alliance, c'est le régime nouveau de l'Église attendant la fin des temps. Et ce régime nouveau dans lequel nous vivons c'est celui, à la fois, de la souffrance des innocents, et plus spécialement des innocents, et d'autre part, l'apparente absence de Dieu. En effet, nous vivons chaque jour, d'une manière ou d'une autre, pour peur que nous voulions être véritablement enfants de Dieu, nous vivons chacune de ces deux dimensions. Nous vivons notre foi dans une apparente absence de Dieu. Au moment même où nous croyons être à Bethléem, au moment même où nous croyons avoir trouvé l'enfant dans la crèche à ce moment-là, Il est déjà parti en Egypte, le lieu des ténèbres, le lieu de la servitude. 

C'est que Dieu, dans une apparente absence, vient visiter le monde jusque dans les racines de son malheur. Jésus refait à l'inverse le chemin de l'Exode pour aller retrouver l'homme là où il était dans l'état le plus profond de sa servitude et de son abandon. Et c'est pourquoi Dieu nous apparaît absent. Nous, nous ne voyons que la face visible du mal, mais nous ne savons pas voir, parce que nous n'avons pas assez la foi, la manière dont, petit à petit, le Seigneur est en train de tailler, de couper, de dessécher à sa racine la présence du mal au cœur du monde. C'est pour cela qu'Il va visiter l'Égypte. C'est pour cela qu'Il va déraciner toutes les formes de servitude qui peuvent peser sur l'homme, toutes les formes d'esclavage qui peuvent peser sur l'homme. Et pendant ce temps-là, nous vivons, nous, le massacre des innocents. 

A partir du moment où le Christ est venu sur terre, il faut que nous soyons tous des innocents, non pas par nous-même, car nous ne le pourrions pas. Par nous-mêmes, nous sommes tous marqués par le poids du péché et par notre complicité avec le mal. Mais nous sommes innocents par le fait que, dès que le Christ arrive sur terre, nous sommes, que nous le voulions ou non, associés à sa Pâque. Ces innocents qui meurent ce jour-là à Bethléem, ce sont les premiers à entrer dans la Pâque du Christ. Ils réalisent, d'une certaine manière ce que Jean-Baptiste vivra au moment de son martyre. Ils réalisent ce que la vierge Marie a vécu tout au long de sa vie, c'est-à-dire d'entrer petit à petit sous la mouvance de la mort et de la Résurrection du Christ. Et ces enfants, à Bethléem sont innocents par le fait que dans la mort que le roi Hérode leur inflige, en réalité, ils sont déjà, au moment même où Jésus n'est qu'un enfant, le signe de la Passion, de la mort de la croix et de la Résurrection qui est déjà planté au cœur du monde. 

C'est pourquoi cette figure de l'Église qui est Rachel ne peut pas être consolée. L'Église, aujourd'hui, ne peut pas vivre dans la consolation. Nous ne pouvons pas nous consoler de la mort dans ce qu'elle frappe l'innocence que Dieu nous fait recouvrer. L'Église est inconsolable car elle ne sera vraiment consolée qu'au jour ou le Seigneur Lui-même viendra pour lui sécher les pleurs qui coulent de ses yeux. 

Frères et sœurs, c'est cela notre foi chrétienne. C'est déceler le mystère de cette apparente absence de Dieu, mais Dieu étant en train de travailler dans les plus obscures ténèbres et profondeurs du mal en nous et dans le monde pour petit à petit l'extirper et l'anéantir par la victoire de sa croix. C'est aussi cette apparente victoire du mal sur tous les innocents, cette apparente victoire de la mort qui tue de préférence ceux qui, apparemment, n'ont encore rien fait de mal. Mais cela c'est pour nous montrer, précisément, que, en ces innocents, c'est déjà la chair du Christ qui est touchée. Et chaque fois que nous-mêmes, nous sommes confrontés à ce mystère de l'innocence sacrifiée, que ce soit dans la vie d'un enfant, dans sa mort, que ce soit dans les milliers et les millions de morts ou d'injustices qui sont commises sur la personne des innocents, nous ne devons pas oublier qu'à chaque fois c'est le corps du Christ qui est touché par le mal mais qui, petit à petit, profondément, est déjà engagé sur le chemin de la résurrection. 

Que cette eucharistie nous ramène en ce cœur du mystère : ce n'est pas nous qui sommes source de notre innocence, ce n'est pas nous qui portons seuls le poids de la souffrance, mais c'est Dieu qui nous rend innocents et c'est Dieu qui porte, en nous, le poids de la mort, du péché et de la souffrance.

 

AMEN