LES SAINTS INNOCENTS

Jr 31, 15-20 ; Mt 2, 13-18
SS. innocents - (28 décembre 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Saintes : Le massacre des saints innocents 

C

'est Rachel qui pleure ses enfants et ne veut pas être consolée car ils ne sont plus..." Savez-vous, frères et sœurs, qu'il n'y a rien de plus beau au monde que le gazouillis des enfants ? En effet, le monde a été créé pour cela. Tout ce que Dieu avait dans le cœur au moment de créer le monde, c'était que nous soyons tous comme des enfants en train de nous ébattre et de nous amuser avec nos jeux favoris et de gazouiller ensemble, et de balbutier tout ce qu'on savait pour fêter et célébrer la joie d'être créé et d'avoir reçu la vie. C'est cela, d'une certaine manière, le rêve profond de Dieu. Dieu rêvait d'un univers où ce ne sont pas seulement les oiseaux qui chantent, mais où les enfants se joignent au chant des oiseaux et que cela fasse cette merveilleuse harmonie dans laquelle il n'y aura plus besoin de long discours, la liturgie ne serait pas du tout ennuyeuse, au contraire, il y aurait simplement la joie pure et profonde d'appartenir à Dieu, de chanter et de gazouiller.

      En réalité, vous savez très bien que ce n'est pas tout à fait comme cela que ça se passe. Notre monde est encore, par grâce, traversé par le chant des enfants, mais nous savons très bien que, maintenant, ce sont les pleurs et les sanglots de Rachel. Ces pleurs et ces sanglots c'est l'Église, c'est le peuple de Dieu, c'est l'humanité tout entière en tant qu'elle recherche son Sauveur et son Dieu, et qui, à tout moment, est traversée par la terrible et douloureuse épreuve de la mort. Cette Église c'est Rachel, c'est-à-dire celle qui était l'épouse préférée de Jacob, celle pour laquelle il avait la plus profonde tendresse. C'est l'Église de Dieu, celle qui est aimée par son Seigneur, celle qui est portée par l'amour de son Christ. Et voici que cette Église ne veut pas qu'on lui raconte des histoires, parce que toute la journée elle voit ses enfants qui ne sont plus, parce que tout le jour elle est traversée par le deuil, les larmes et la mort. Et elle se plaint à Dieu et lui dit : "Je ne veux plus être consolée, car où sont mes enfants ?"

       Nous aussi, nous savons très bien qu'aujourd'hui, croyants ou moins croyants, nous sommes toujours, à un moment ou l'autre de notre vie, amenés à pleurer avec Rachel et à dire : Mes amis, mes enfants, ceux que j'aimais ne sont plus. Et alors, et je crois que c'est le sens de la mort des innocents, je crois que dans ces pleurs qui ne veulent pas être consolés, le Seigneur donne une mystérieuse réponse, mais je dis bien une mystérieuse réponse. A première vue ce n'en est pas un. C'est comme si le Seigneur disait à Rachel : tu recherches le visage de ton enfant, tu recherches le visage de celui ou de celle que tu aimes et que tu as perdu, mais désormais ce visage, ce regard, tu le retrouveras dans l'enfant de Bethléem. Celui qui, miraculeusement, est sauvé du massacre est en réalité Celui qui sauve tout homme et celui qui conduit tout homme vers la vie véritable.

       Lorsque le prophète Jérémie avait donné cet oracle : "Rachel pleure ses enfants et ils ne sont plus !", il voulait parler du peuple juif qui venait d'être déporté à Babylone, déporté, dispersé, beaucoup de morts, de prisonniers. Et cet oracle était un oracle désespéré. Cependant à la fin de cet oracle : "il y a pour toi un avenir !" mais pas n'importe quel avenir. Non pas un avenir "des lendemains qui chantent" mais un avenir que Dieu seul peut nous façonner et créer pour nous, Et c'est là notre espérance chrétienne, et c'est là notre raison de chanter les saints innocents. Même s'ils sont innocents et même s'ils sont morts dans leur innocence, et même si leur mort reste scandaleuse nous pouvons encore crier vers le Seigneur dans un chant d'espérance et un chant de confiance parce que nous croyons que Lui, le Seigneur, a connu de l'intérieur toute notre souffrance et qu'il en a façonné son royaume nouveau, et qu'il nous en a donné ainsi l'espérance d'y participer.

       Que notre chant, que notre prière soit à la fois cette prière réaliste qui consiste à voir en face ce chant de Rachel, cette lamentation et ces larmes, et de pouvoir nous tourner vers Dieu en lui disant : "Seigneur, sauve-nous ! Seigneur, sauve-le Seigneur donne-leur ta paix, ta joie et ton repos, car nous-mêmes nous n'y pouvons plus rien !" Mais qu'en même temps nous essayions de laisser rejaillir en nous ce chant d'action de grâce et ce gazouillis des enfants, de ceux qui savent que le Seigneur vient et que c'est Lui-même et non pas un autre qui essuiera les larmes de nos yeux.

       AMEN