LA BÛCHE ET LE FEU

1 Co 2, 1-10 a ; Lc 9, 22-26.
St Jean de la Croix - (14 décembre 2007)
Vendredi de la deuxième semaine de l'Avent
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

F

rères et sœurs, le mois de décembre est un mois assez étrange puisque d'une part la société de consommation nous invite à nous réjouir en dépensant, et en nous expliquant que nous n'avons pas le droit d'être tristes et malheureux, qu'il faut garder sur son visage comme un sourire, même si ça ne va pas ! et d'autre part, il faut bien l'avouer c'est pour beaucoup d'entre nous un des moments les plus difficiles de l'année. Je croisais encore hier dans la rue, quelqu'un qui me faisait état justement de ce problème et pour le coup, elle souriait et découvrait qu'elle n'était pas la seule personne à qui ce genre de chose arrivait.

C'est assez instructif pour nous de pouvoir profiter de la fête de saint Jean de la Croix pour découvrir ce paradoxe qui existe entre les ténèbres et la lumière. Saint Jean de la Croix a écrit parmi les plus beaux poèmes qui ont pu être écrits, poèmes mystiques mais aussi d'une grande beauté littéraire, et qu'il a écrit ce fameux livre qui suit La Montée du Carmel, et qui s'appelle : la Nuit Obscure. Ce livre, avec le symbolisme de la nuit nous permet de découvrir ce paradoxe et cette action déconcertante et triomphante de l'amour.

Je voudrais avec vous, écouter un passage qui se situe dans le livre deuxième au chapitre dix. Saint Jean de la Croix reprend une image que Maître Eckard lui-même plusieurs siècles auparavant avait utilisée, l'image de la bûche qui se consume. A moins d'avoir une cheminée, on ne médite plus beaucoup sur ce genre d'images, mais il est intéressant de comprendre l'image de la bûche. La bûche est un morceau de bois mort, sec, qui laisse apparaître des imperfections et quand le feu commence à prendre, ces imperfections ne font que ressortir d'une manière encore plus aiguë. Il n'y a rien de plus laid qu'une bûche qui commence à se consumer, elle est encore plus noire et encore plus laide que ce qu'elle pouvait être avant même d'être touchée par le feu. Il faut tout un temps, tout un processus pour que ces imperfections extérieures, cette laideur qui ressort puissent disparaître, jusqu'au moment où le feu puisse véritablement l'envahir et que la bûche prenne cette belle couleur que nous lui connaissons, cette couleur rougeâtre et jaillissante.

Saint Jean de la Croix fait donc la comparaison de cette bûche avec notre âme. "Le feu matériel quand il s'attache au bois commence par le sécher, il en chasse l'humidité, et lui fait pleurer l'eau qu'il contient. Il le rend ensuite noir, obscur, désagréable à voir et de mauvaise odeur. Après l'avoir ainsi progressivement séché, il met à nu et chasse dehors tous les accidents obscurs contraires à la nature du feu. Après quoi, il l'échauffe et l'enflamme au-dehors. Enfin il le transforme en soi et lui communique sa propre beauté". Le feu n'est pas là pour détruire la bûche en la méprisant, mais le feu se communique à la bûche justement pour lui communiquer la propre beauté du feu. Il ne peut communiquer cette beauté intrinsèque liée au feu que s'il allume la bûche et que celle-ci veut bien mourir pour le feu.

"Quand les choses en sont là, le bois perd tout ce qui est de sa nature, si l'on excepte sa quantité et sa pesanteur qui surpasse celle du feu, il a en soi les propriétés et les opérations du feu, car il est sec et il sèche, il est chaud et il échauffe, il est brillant et il éclaire. Le bois a les propriétés et les opérations du feu". C'est le fait même pour l'homme qu'il est fils de Dieu. "Enfin, le bois est beaucoup plus léger qu'auparavant, c'est le feu qui lui donne ses propriétés et qu'il perd ses effets". Ensuite saint Jean de la Croix compare avec l'âme. "Avant de s'unir cette âme et de la transformer en soi, le feu divin la purifie de tous les accidents contraires qu'il trouve en elle. Il tire au-dehors ses laideurs, il la rend noire et obscure, en sorte qu'elle paraît pire qu'auparavant et vraiment laide et abominable". C'est vrai frères et sœurs, nous trouvons quelquefois que nous sommes laids et abominables, mais heureusement dans notre prière et notre confession, nous nous accusons aussi très souvent de nous trouver laids et abominables, par conséquent loin de Dieu.

Ce n'est pas ce que pense saint Jean de la Croix. Il considère au contraire que c'est le moment qui précède l'embrasement de la bûche. "En effet, ces humeurs mauvaises divine purification qui les chasse au-dehors, étaient si bien fixées, enracinées dans l'âme qu'elle ne les voyait pas. Elle ignorait tout le mal qui était en elle. Maintenant, pour le rejeter et le détruire on le lui met sous les yeux et elle le voit clairement, éclairée qu'elle est par cette obscure lumière de divine contemplation". Saint Jean de la Croix continue en essayant de réfléchir sur les conséquences de cette image : "Plus le feu pénètre le bois, plus son action est énergique et violente, car il s'agit de disposer la partie la plus intérieure à être transformée en feu".

Frères et sœurs, que ces quelques extraits de saint Jean de la Croix nous invitent à plusieurs choses : découvrir qu'au cœur même de notre nuit obscure que nous traversons peut-être en ce jour, à travers même ce que nous trouvons être laid dans notre vie et dans notre cœur, saint Jean de la Croix nous invite à y voir déjà l'opération de cette vie divine qui vient nous préparer à sa venue. La deuxième chose, il ne faut pas nous contenter d'être brûlés uniquement à l'extérieur, puisque cette brûlure externe ne fait que faire ressortir notre noirceur et notre laideur, comme on dit, il faut tenir le coup, il faut continuer pour qu'à un moment donné, cette flamme ne vienne pas uniquement faire ressortir la laideur de notre âme, mais qu'elle vienne nous illuminer et nous allumer de l'intérieur.

 

AMEN