MAÎTRE DE VIE SPIRITUELLE

1 Co 2, 1-10 a ; Lc 9, 22-26.
St Jean de la Croix - (14 décembre 2006)
Jeudi de la deuxième semaine de l'Avent
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

F

rères et sœurs, quel saint sommes-nous venus contempler en ce jour où nous célébrons la fête de saint Jean de la Croix ? Est-ce un homme si fou ? Vous avez entendu la prière du début, la collecte : un extraordinaire amour de la croix, le renoncement total à lui-même. Sommes-nous venus contempler un homme qui a totalement renoncé à ce qu'il était, qui a été comme absorbé et détruit par cet amour de Dieu ? Sommes-nous venus effectivement rencontrer un homme qui s'est chargé d'une croix, alors que nous-mêmes, nous ne pouvons pas porter la nôtre ? Ou sommes-nous peut-être venus contempler un homme pour qui les cieux se sont ouverts, avec une parole particulière, rien que pour lui, une expérience mystique extraordinaire, une extase qui lui a percé le cœur et qu'il a ensuite mis sur papier, en quelques mots, des poèmes ?

J'aurais voulu méditer avec vous ce matin sur saint Jean de la Croix, en le prenant sous un autre angle. C'est une expérience de prêtre, de rencontrer assez régulièrement des gens qui viennent dans la confession ou hors de la confession, et qui disent : voilà, mon père, avant, tout allait bien, j'aimais prier, c'était extraordinaire, j'avais l'impression d'être porté sur les ailes de l'aigle, j'avais l'impression de ressentir la présence de Dieu, j'allais à la messe, les Laudes, je faisais tout bien prévu. Et maintenant, plus rien, je n'ai plus le goût de prier, je m'ennuie, je ne ressens plus rien. Pourquoi ? Est-ce que Dieu m'a puni parce que j'ai commis une faute ? Pourquoi ? Est-ce que cela vient d'un Dieu qui m'a rejeté ? Ou bien de moi qui ne fait plus comme il faut et que du coup, Dieu me punit ? Je ne comprends pas, que se passe-t-il ? Pourquoi est-ce que je ne ressens plus cette présence apaisante, maternelle, de Dieu dans ma vie ?

Cette expérience, saint Jean de la Croix l'a décrite au début d'un de ses livres, qui s'appelle "La nuit obscure". Voilà l'exemple qu'il prend, et pour ma part, j'aime le reprendre très souvent : c'est l'exemple de la mère. Dans ce que j'ai dit tout à l'heure, la description que j'ai donnée de la plupart d'entre nous, c'est en fait la description du petit enfant. Le bébé est entièrement dépendant de sa mère, il a faim, il crie, maman lui donne à manger, il a soif, il boit du lait de sa mère, la mère est toujours là, le bébé n'a pas encore commencé à faire la moitié du quart du premier cri que déjà on se précipite pour lui donner tout ce dont il a besoin, on le dorlote, et comme on le dit maintenant, nous sommes dans une société "dans laquelle l'enfant est roi". Mais la mère, si elle aime véritablement son enfant, elle sait qu'elle ne peut pas continuer à être comme cela avec son bébé. Il faut qu'elle lui apprenne à se détacher d'elle-même pour que le bébé puisse acquérir un minimum d'autonomie. L'autonomie de la nourriture, oui, mais il va falloir apprendre qu'il y a des moments pour manger et d'autres moments pour ne pas manger ! Liquide bien chaud, bien bon, il va falloir passer un jour à une nourriture qu'il faut mâcher ! saint Paul lui-même reprend cette image dans ses épîtres, de la nourriture liquide et de la nourriture solide. Tu ne peux pas passer ton temps à être accroché à mon sein, bien au chaud, il faut que je te dépose par terre, que tu apprennes à marcher, même si tu vas tomber, que tu vas t'écorcher les genoux, te faire un bleu sur ton front, etc …

Saint Jean de la Croix pose la question de la relation amoureuse. Souvent, dans la vie spirituelle, nous sommes soumis à un grand danger. Ce que nous aimons, ce n'est pas aimer Dieu, ce que nous aimons, c'est nous aimer en train d'aimer Dieu. C'est un peu ce que l'on reproche aux jeunes adolescents qui découvrent l'amour passion, on sait très que ce qu'ils aiment, ce n'est pas tant le copain ou la copine, mais ce qu'ils aiment c'est de se découvrir en train d'aimer. C'est le sentiment, l'impression, les choses qu'ils ne connaissaient pas et ce qui est intéressant, c'est comment moi, je me vois en train d'aimer. saint Jean de la Croix attire notre attention sur le grand danger que courent beaucoup de chrétiens : "d'une façon générale, celui qui débute sur les voies spirituelles, au lieu d'aimer Dieu, c'est-à-dire de se donner à Lui, et d'ouvrir ainsi son âme à l'amour, se recherche lui-même en les choses de Dieu. Il entretient l'égoïsme, et donc se détourne de l'amour de Dieu. Les commençants ont une grande avarice spirituelle, ils sont assoiffés de conseils, de lectures ils sont grands amateurs de chapelets, de reliques, et ils se perdent dans la luxure spirituelle. Pourquoi ? Parce qu'ils recherchent du goût dans les choses spirituelles et cela rejaillit dans la sensualité qu'ils ressentent pendant les saints exercices". Je trouve que c'est très intéressant. Nous ne pouvons pas confondre l'amour de Dieu et l'amour que nous avons pour nous-même en train de nous voir aimer Dieu. C'est le petit bébé accroché à sa mère, qui a envie de ressentir des choses. Le petit bébé est dépendant de sa mère, et il s'en trouve grès bien comme ça. Il ressent des choses, exactement comme nous, dans notre vie spirituelle, nous sommes contents parce que nous sommes bien au chaud dans le sein de Dieu. J'en reviens à ce que je disais tout à l'heure. Que se passe-t-il quand c'est la sécheresse la plus totale ? saint Jean de la Croix prend effectivement l'exemple de la mère qui va frotter le bout de son sein avec une substance amère pour sevrer l'enfant. Imaginez dans la psychologie de l'enfant comment l'objet de toute la chaleur, de la bonté, etc … devient un objet de répulsion : ma mère ne m'aime plus. Mais si la mère veut sevrer son enfant, ce n'est pas parce qu'elle ne l'aime plus, c'est parce qu'elle veut le faire grandir. Elle veut lui faire découvrir son autonomie, sa volonté, sa liberté, son intelligence. Dieu veut faire exactement pareil avec nous. Quand on parle de saint Jean de la Croix en disant que c'est un homme inhumain, un homme qui nous invite à renier ce que nous sommes, ce n'est pas vrai du tout. Ce qu'il veut dire, c'est que Dieu veut que nous l'aimions comme un adulte, c'est-à-dire non pas comme le petit bébé qui l'aime tant qu'on lui donne tout ce qu'il veut, et on sait très bien que c'est une difficulté réelle quand on veut faire grandit un enfant : apprends-moi à m'aimer non pas parce que je te donne tout ce dont tu as besoin, mais apprends-moi à m'aimer parce que je veux t'aider à te faire grandir et que cela repose sur le manque, sur la frustration. Dieu c'est pareil. Si nous aimons Dieu uniquement parce qu'il nous donne tout ce dont nous avons besoin, cela ne va pas très loin ! Si Dieu nous coupe les vivres, ce n'est pas parce qu'il ne nous aime plus, ce n'est pas non plus parce qu'on est un grand pécheur devant l'éternel, nous sommes tous des pécheurs, c'est parce qu'il veut nous emmener plus loin. Il veut purifier cette spiritualité qui nous habite, où en définitive ce que nous aimons, ce n'est pas Dieu, c'est nous : ah ! je suis content j'ai fait mon chapelet, j'ai lu la Bible, je fais mes prières, je suis bien ! Non, je ne suis pas bien, ce n'est pas vrai.

Frères et sœurs, que ce tout petit exemple de saint Jean de la Croix nous fasse réfléchir sur notre vie chrétienne, que nous découvrions que ce que Dieu veut, ce n'est pas que nous soyons en train de nous regarder en train d'essayer d'aimer Dieu, quand on fait cela, on ne l'aime pas. Et ce que nous avons à éviter aussi, c'est de demander toujours des choses à Dieu, comme l'enfant à sa mère, mais ce que Dieu veut véritablement, c'est que nous grandissions, c'est-à-dire que nous arrivions à purifier (c'est un terme plus lié à saint Jean de la Croix), pour aimer Dieu non pas comme un enfant qui a tout intérêt à l'aimer, non pas non plus comme un adolescent qui est content de se regarder en train d'aimer quelqu'un, mais que nous aimions Dieu véritablement comme un adulte, c'est-à-dire dans la liberté, l'autonomie et la volonté. C'est là qu'il y a la croix. La croix, qu'est-ce que c'est ? C'est de faire tomber tout ce que j'ai dit tout à l'heure. Le petit bébé qui est arraché du sein de sa mère, parce qu'elle a frotté le bout de son sein avec un produit amer, il vit la croix. Il est obligé de se purifier et d'accepter d'apprendre de la part de quelqu'un d'autre de grandir. L'adolescent qui découvre un jour que l'amour ce n'est pas uniquement cela, mais c'est aussi accepter de se donner, et pas uniquement de se regarder, c'est la croix, c'est une purification de l'amour. Un adulte qui aime un autre adulte et qui fonde un foyer, une famille, il apprend chaque jour à purifier son amour et à ce que veut dire porter sa croix pour l'amour de quelqu'un d'autre.

Frères et sœurs, saint Jean de la Croix nous emmène sur ce très beau parcours, qui est résumé par le plus beau livre de la Bible : le Cantique des Cantiques. L'amour cherché, l'amour perdu, l'amour à nouveau cherché dans la purification des sens et de l'intellect, l'amour retrouvé, et les noces éternelles avec l'Agneau, c'est ce qui nous est promis auprès du Père et de son Fils.

 

 

AMEN