JEAN DE LA CROIX, LE POÈTE

1 Co 2, 1-10 a ; Lc 9, 22-26.
St Jean de la Croix - (14 décembre 2005)
Mercredi de la troisième semaine de l'Avent
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, saint Jean de la Croix dont nous faisons mémoire aujourd’hui est honoré par l’Église comme étant le "docteur" (entendez le révélateur, celui qui a mission de la part de Dieu de nous introduire), le docteur des voies spirituelles, le docteur de la prière, le docteur de la vie intérieure.

Certes, les œuvres de Jean de la Croix sont en grande partie une initiation à cette recherche incessante de Dieu par ces voies de l’union de notre âme avec le Seigneur. Pourtant, avant d’être un docteur spirituel, saint Jean de la Croix est d’abord un poète. Plus exactement, c’est comme poète et à partir de cette expérience poétique qu’il a écrit ses œuvres spirituelles. Nous avons de saint Jean de la Croix quinze poèmes, c’est peu, mais c’est beaucoup, ils comptent parmi les grands chefs-d’œuvre de la langue espagnole. Quinze poèmes et trois d’entre eux ont été commentés par lui pour que image par image et vers par vers, ils servent de guide dans notre recherche de Dieu. Je crois qu’il est très important que nous comprenions le sens de cette relation vécue par Jean de la Croix entre cette vocation de poète, et sa découverte de la vie spirituelle.

La vie spirituelle, si nous suivons saint Jean de la Croix, n’est pas seulement ni d’abord, une recherche de l’ordre moral, une recherche de perfection, d’amélioration de notre vie spirituelle mais la vie spirituelle c’est d’abord une célébration. Si saint Jean de la Croix a voulu et n’a pu l’exprimer que par des poèmes, par des cantiques, et l’un de ses poèmes s’intitule : "Cantique spirituel", il est une évocation du Cantique des Cantiques, un des joyaux de la Bible, Si après la Bible, saint Jean de la Croix nous présente notre marche vers Dieu et notre rencontre avec Dieu comme un cantique, comme un chant, comme un poème, c’est que notre rencontre avec Dieu n’est pas d’abord affaire didactique, de règles à suivre, mais d’abord, elle est affaire de chant, de célébration.

Si vous le permettez, je voudrais simplement vous lire quelques strophes des poèmes de saint Jean de la Croix. Tout d’abord ce poème qu’il intitule "La nuit obscure" et qu’il a commenté par deux fois, dans deux de ses ouvrages majeurs, l’un qui s’appelle "La montée du Carmel" (vous savez que le Carmel est une montagne de Palestine et que pour les carmélites, il est le symbole de cette ascension vers Dieu), et l’autre commentaire s’appelle "La nuit obscure", comme le poème lui-même. Voici donc quelques phrases de cette nuit obscure : "Au milieu d’une nuit obscure, d’angoisse, d’amour enflammé, ô quelle bienheureuse fortune, je sortis sans être aperçu, ma demeure étant dans la paix. En cette nuit trois fois heureuse, en mystère, sans être vu, ne regardant aucune chose, j’allais sans lumière, sans guide, sinon le feu brûlant en mon cœur. O nuit qui fut ma conductrice, ô nuit qu’à l’aube je préfère, ô nuit qui sut si bien unir l’amant avec la bien-aimée, la bien-aimée en l’amant transformée". Je ne prétends pas vous commenter ces vers, je voudrais simplement attirer votre attention sur un point : le thème de la nuit est constant chez saint Jean de la Croix et dans l’imagination populaire, on associe souvent saint Jean de la Croix à ce mot espagnol : "nada", rien. Comme s’il était le docteur du rien, de la nuit, c’est-à-dire la négation de la lumière. C’est une des raisons pour lesquelles saint Jean de la Croix fait peur, parce qu’il nous demande de passer par le rien pour rencontrer le "tout", qui est Dieu.

Je crois qu’il faut bien comprendre cette image de la nuit et du rien chez saint Jean de la Croix, c’est la découverte de la présence si profonde, si intime, si mystérieuse, que tout autre considération ne pourrait que nous en distraire, nous en détourner. Si nous essayons de réfléchir, de corriger notre vie, de la guider, de la reprendre en main, nous allons immanquablement faire passer nos conceptions, nos idées toutes faites, alors qu’il faut se laisser guider par Dieu seul, par le mystère de Dieu. C’est ce que saint Paul disait tout à l’heure dans la lettre aux Corinthiens : il dit que ce qu’il nous annonce, c’est » ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est même pas monté au cœur de l’homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qu’il aime ». Pour pouvoir accéder à ce que l’œil ne sait pas voir, à ce que l’oreille ne peut pas entendre, il faut se dépouiller de tous nos préjugés, de toutes nos idées préconçues, pour entrer au-delà dans le mystère. Toute relation, et la relation avec Dieu en particulier, est une relation avec l’Autre, et nous ne pouvons le découvrir tel qu’Il est, qu’en sortant de nous-même, c’est pourquoi, l’âme est sortie sans être aperçue, et en faisant taire en nous ce qui est trop subjectif, afin de pouvoir percevoir ce murmure de la voix de Dieu. Tel est le sens du "rien", et de cette nuit dont parle saint Jean de la Croix.

A ce moment-là, saint Jean de la Croix, loin d’être un poète d’un renoncement ascétique, bien sûr, cela fait partie aussi de son enseignement, il est le poète de la transfiguration de toutes choses par la présence de Dieu. Voici quelques strophes du Cantique spirituel, commentaire du Cantique des Cantiques, qui est un immense chant d’amour : "Cherchant sans trêve mon amour, j’irai par les monts, les rivages, je ne cueillerai point de fleurs, je verrai les bêtes sauvages, sans peur je franchirai les forts et les frontières. O forêts, très épais massifs plantés de la main de l’aimé, prairies au gazon verdoyant, de belles fleurs tout émaillé, dites-moi je vous prie, s’il vous a traversé ?" Et voici ce que les créatures lui disent :" Tout ruisselant de mille grâces, en hâte il a traversé nos bois, dans sa course, il les regarda, sa figure qui s’y grava suffit à les laisser revêtus de beauté. Ah ! découvre-moi ta présence, que ta beauté m’ôte la vie, tu le sais bien Seigneur, la maladie d’amour ne peut être guérie sinon par la présence de la figure aimée. O toi, fontaine cristalline, soudain, dans tes traits argentés, que ne fais-tu donc apparaître les yeux ardemment désirés, que je porte en mon cœur, déjà tout ébauchés".

Toute la vie spirituelle, c’est cela, c’est une ébauche de la rencontre définitive avec Dieu qui ne pourra se faire que par ce détachement ultime de toutes choses, qui nous ouvrira à l’essentiel, à l’unique. C’est la préparation de la rencontre éternelle avec Dieu, et c’est ce que saint Jean de la Croix célèbre dans le troisième poème qu’il a commenté, "La vive Flamme d’amour". "Comme la flamme est extrêmement lumineuse au moment où elle fait irruption en elle. Sa lumière brille dans les ténèbres de l’âme qui sont extrêmement profondes". Et voici que l’âme qui cherche Dieu a l’impression de se rapprocher de lui comme il se rapproche d’elle, et qu’il ne reste qu’un voile ténu qui la sépare de lui et que Dieu pourra déchirer ce voile pour nous rencontrer de façon plénière et définitive.

Frères et sœurs, même si nous ne sommes pas capables peut-être de connaître ces voies spirituelles, telles que nous les décrit Jean de la Croix, il n’empêche que c’est bien cela le but de notre vie. Le but de notre vie, c’est cette rencontre infinie, définitive, éternelle, profonde, avec Dieu, cette rencontre qui dépassera tout ce que l’œil a vu, tout ce que l’oreille peut entendre, tout ce que peut désirer notre cœur. Pour que cette rencontre ait lieu, il faut que peu à peu nous sachions nous détacher de nous-même pour nous ouvrir à cet Autre, qui seul pourra nous remplir, nous combler et nous conduire au bonheur éternel.

 

 

AMEN