LE CENTRE DE L'ÂME C'EST DIEU !

1 Co 2, 1-10 a ; Lc 9, 22-26.
St Jean de la Croix - (14 décembre 2002)
Samedi de la deuxième semaine de l'Avent
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

P

ermettez-moi de vous proposer une interpréta­tion de saint Jean de la Croix qui n'est peut-être pas tout à fait orthodoxe, un peu déjantée comme on dirait aujourd'hui !

Que se passe-t-il au seizième siècle ? C'est la cassure de l'image du monde. Pendant tout le Moyen-Age, le monde est encore comme à l'époque grecque, comme dans l'antiquité, un monde bien ordonné. Un cosmos où tout marche bien, les astres sont bien ré­glés, la terre est une galette bien ronde, bien uniforme, avec au centre Jérusalem, et avec le christianisme qui est le centre même du monde la vie du monde de la Méditerranée, et tout autour, il y a des régions obscu­res, très froides, très chaudes ou très humides, qui sont des régions qu'on n'a même pas idée d'habiter. En une décennie à peine, cette image-là s'effondre com­plètement. Dieu n'est plus l'ordonnateur de ce cosmos si bien réglé, si bien prévu, et qui fonctionne comme un horloge, comme une pendule.

Du coup, cela va amener progressivement dans la conscience de toute une élite intellectuelle de l'Europe, une sorte de questionnement. Si Dieu n'est plus ce principe qui dirige toutes les choses du monde, le cosmos, etc … mais qu'on vient de décou­vrir l'Amérique, et l'on marche sur la tête des autres puisque la terre est ronde, et puis il va y avoir le pro­blème de la place de la terre vis-à-vis du soleil. Si tout ce monde, ce cosmos est sens-dessus dessous, quel est le rapport de l'homme avec Dieu ? Quel est le rapport du cosmos avec Dieu ? C'est cette question qui n'aura jamais fini de préoccuper l'homme et qui est un peu à l'origine de toutes les grandes réflexions modernes. Si ce n'est plus ce Dieu qui tient le monde dans sa main, comme on le représentait au Moyen-Age, sur les ma­gnifiques tableaux de Memling, si ce n'est plus cette boule parfaitement bien réglée comment tout cela tient-il ? Comment le monde tient il ? C'est pour cela que le seizième est une époque où l'on remet complè­tement à plat le problème du rapport de l'homme et de Dieu. Un petit exemple : je pense à toute la théologie luthérienne. Pour Luther Dieu n'est plus du tout un Dieu cosmique. Ce n'est plus du tout un Dieu qui di­rige les sphères célestes, c'est le Dieu qui fait face à son angoisse. Comme Luther a cette angoisse au sens métaphysique du terme, ce n'est pas un névrosé (peut-être qu'il l'était un peu aussi, mais ce n'est pas à moi de le dire, il y en a d'autres qui s'en occupent), Luther, face à son angoisse métaphysique, perçoit Dieu comme le transcendant absolu, l'inaccessible, en face de Lui nous ne pouvons rien. C'est Luther qui le pre­mier jour où il doit dire sa première messe est com­plètement paralysé au moment où il doit dire les pa­roles de la consécration. On ne le dit pas souvent, mais c'est vrai, il ne pouvait plus avancer, il ne pou­vait plus rien dire. Il n'y avait plus le relais entre Dieu et l'homme qu'était auparavant le cosmos. Tout était déréglé et bouleversé, désordonné. Du coup, Luther va avoir une spiritualité, une recherche de Dieu dans laquelle il va falloir essayer de miser sur une sorte de distance de Dieu. Dieu fait tout, Dieu domine tout, Il est la source du salut, mais nous, on n'y peut rien. C'est pour cela que va naître tout un courant spirituel, chrétien, qui a certains moments sera terrible, c'est ce christianisme dans lequel Dieu est tellement puissant, tellement totalitaire, qu'on est là soumis, écrasé, on attend le salut, en attendant que ça passe !

La réaction de Jean de la Croix, c'est l'opposé. Lui aussi ressent ce côté complètement démesuré de la relation de Dieu à l'homme. Lui aussi sait bien qu'on ne se contentera plus de ce Dieu qui gère le monde par le mouvement des sphères célestes et le ministère des anges, ce monde-là c'est fini, et il le sait très bien, à la différence de beaucoup de ses contem­porains qui sont chargés de la doctrine de la foi. Seu­lement, il va avoir cette intuition mystique qui va renouveler complètement l'approche du mystère du Dieu chrétien, c'est qu'au lieu d'imaginer Dieu dans le mystère de l'angoisse, de l'inatteignable, c'est vrai que Dieu va être connaissable autrement qu'auparavant, mais le lieu même où nous allons lire Dieu, c'est le plus intime de nous-mêmes. Ici, Jean de la Croix change assez radicalement la perspective dans cette époque de trouble, d'angoisse et de questions. Au fond, le mystère de Dieu est un mystère de présence. Dès lors, toute la thématique ne va plus être l'angoisse de savoir comment on est sauvé, mais c'est la théma­tique de l'érotique. C'est la proximité de la tendresse de Dieu, c'est Dieu tout près, c'est l'Époux et l'Épouse, c'est la Vive flamme d'amour, c'est le Cantique spiri­tuel, démarquage moderne du Cantique des cantiques, c'est la Montée du Carmel qui n'a rien à voir avec des exploits d'alpiniste, mais qui est simplement le creux du rocher du Cantique des cantiques, là où la bine-aimée veut rencontrer le Bien-Aimé. Du coup, cela change complètement la symbolique qu'on aurait pu découvrir, la symbolique de l'angoisse, de la peur, même si c'est dans la nuit, (la nuit n'a jamais été un inconvénient pour les caresses), et donc pour saint Jean de la Croix, la nuit n'est pas un obstacle pour rencontrer Dieu. Même si c'est le mystère d'une sorte d'inconnaissance, rien ne fait que cette inconnaissance aboutisse à la rupture, à la distance et à l'angoisse.

Je voudrais terminer par un tout petit texte qui me semble-t-il, est exactement le message de ce que saint Jean de la Croix a apporté à l'Église du seizième et nous apporte encore aujourd'hui : "Le centre de l'âme, c'est Dieu". Tout est dit ! "Et quand elle y sera arrivée (parce qu'elle n'y est pas encore), selon toute la capacité de son être et autant que la force de son opération et de son inclination le comporte, elle sera arrivée au plus profond et au dernier centre qu'elle a en Dieu. Ce qui sera lorsque selon toutes ses forces et sa capacité, elle connaîtra Dieu, l'aimera et jouira de Lui. Mais avant qu'elle n'arrive jusque-là, c'est-à-dire que tant dure cette vie, durant laquelle l'âme ne peut arriver à Dieu selon toutes ses forces, encore qu'elle soit dans son centre qui est Dieu par le moyen de la grâce et de la communication qu'il a avec elle, toutefois, parce que l'âme n'est point satisfaite et qu'il lui reste encore force et mouvement pour passer outre, bien qu'elle soit déjà dans son centre, elle n'est pourtant pas au plus profond puisqu'elle se peut approfondir davantage en Dieu."

Dieu est déjà le centre de l'âme et pourtant, nous ne sommes pas au centre de Dieu. C'est tout le mystère du salut, de l'Incarnation, et c'est la manière dont saint Jean de la Croix envisage le mystère de la Pâque : passer du fait que Dieu est le centre de notre vie au fait que nous soyons totalement centrés dans le mystère de Dieu.

 

 

AMEN