SAINT JEAN DE LA CROIX : RIEN

1 Co 2, 1-10 a ; Lc 9, 22-26.
St Jean de la Croix - (14 décembre 2001)
Vendredi de la deuxième semaine de l'Avent
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, on a souvent un peu peur en approchant d'un saint comme saint Jean de la Croix. La radicalité avec laquelle il s'exprime, nous apparaît difficilement supportable, soutenable, et ce mot qui revient sous sa plume et dont on a fait d'une certaine manière un emblème de sa spiritualité : rien, nada ! Ce mot peut paraître non seulement terri­fiant, mais aussi comme une sorte de désintégration de nous-mêmes, de notre personnalité, de tout ce que nous sommes. Et si Dieu nous appelait à rien, au rien, ce serait un marché de dupe que notre relation avec Dieu. Il ne faut pas nous méprendre sur le sens de ce "rien" dont parle saint Jean de la Croix. Ce "rien" veut dire qu'aucune chose, aucune réalité, aucune expérience, aucune richesse, aucune vérité, rien ne peut nous permettre de nous faire la moindre idée de la transcendance, de la splendeur, de l'infini de Dieu. C'est exactement ce que disait saint Paul tout à l'heure dans le passage de la première lettre aux Corinthiens que nous lisions :"Ce que l'œil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est même pas monté au cœur de l'homme, voilà ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment".

La grâce de Dieu, non seulement nous ne pouvons pas la mériter, non seulement nous ne pou­vons pas la conquérir, mais nous ne pouvons l'étrein­dre, la comprendre au sens étymologique du mot "compréhendere", prendre dans sa totalité, nous ne pouvons même pas l'imaginer. C'est pourquoi il faut aller au plus profond du désir pour pouvoir nous ou­vrir à cette immensité de Dieu que rien, rien au monde, rien dans notre vie ne nous permet d'appro­cher ou seulement de pressentir. C'est la raison pour laquelle sans cesse reviennent sous la plume de saint Jean de la Croix ces images de la nuit, de l'obscurité, du silence. Mais là aussi, cette nuit, saint Jean de la Croix nous dit qu'elle n'est pas une nuit de ténèbres effrayantes, elle n'est pas une nuit peuplée de mons­tres, elle est une nuit de douceur, une nuit sereine et apaisée. Et le silence n'est pas un silence qui briserait en quelque sorte en nous tout désir et toute possibilité de communiquer, ce silence, il est le silence infini qui va nous permettre, si nous prêtons l'oreille, d'entendre cette brise légère que Dieu avait révélé déjà au pro­phète Elie sur la montagne de l'Horeb.

La solitude, ce n'est pas l'absence de tous les êtres, c'est au-delà de toute relation, au-delà de toute présence et de tout amour, la découverte d'une Pré­sence plus grande encore, plus profonde, plus intime, plus indescriptible. Si saint Jean de la Croix parle sans cesse de silence, de solitude, de nuit, c'est pour nous conduire à la Vive Flamme de l'Amour, c'est pour nous conduire à la Présence du Bien-Aimé du Cantique, c'est pour nous conduire à l'étreinte de la tendresse de Dieu. Seulement, nous sommes tellement tentés de confondre ce qui est relatif avec ce qui est de Dieu, nous sommes tellement tentés d'imaginer à la manière des choses de la terre, les choses divines, qu'il faut passer par une sorte d'ascèse, de dépouille­ment non seulement des sens et du corps, mais aussi de dépouillement de l'esprit. Savoir que Dieu est au-delà de tout ce que nous pouvons concevoir, imaginer, construire, tout ce que nous pouvons connaître, Dieu nous appelle. Et ici, saint Jean de la Croix rejoint saint Augustin, ce qui est le plus fondamental, c'est un désir que rien n'arrête. Il ne faut pas que nous nous contentions d'un désir limité, il ne faut pas que soyons satisfaits dans notre désir avec des demi-mesures, avec des réalités passagères. Notre désir est sans li­mites, parce que notre désir est à la mesure de Dieu, et il faut que nous sachions retrouver cette absence de limites de notre désir au plus profond de notre cœur. Tant que nous ne serons pas parvenus à cette totalité du désir, nous serons encore loin de Dieu, en marche. Là encore, saint Jean de la Croix rencontre saint Grégoire de Nysse qui dit que la nuit ne finit jamais, parce que tout ce que nous découvrons de Dieu nous fait pressentir que ce qui reste à découvrir est plus grand encore, et que par conséquent, nous n'aurons jamais fini d'entrer dans le mystère de Dieu, nous n'aurons jamais fini de découvrir la nouveauté de Dieu.

Vous le voyez, ces images de "rien", de la nuit, nous renvoient non pas à un vide, mais à une plénitude indescriptible. C'est cela que saint Jean de la Croix, après les autres mystiques que je viens d'évoquer a voulu nous dire.

Alors, ne soyons pas chiches, ne nous contentons pas à bon compte, ne faisons pas de notre vie une demi-mesure, ne soyons pas des tièdes, lais­sons-nous dévorer par le désir, par la flamme ardente que Dieu a allumée dans notre cœur, et que Lui seul pourra accomplir et mener à sa plénitude.

 

 

AMEN