LE FÉMININ EN NOUS

1 Co 2, 1-10 a ; Lc 9, 22-26.
St Jean de la Croix - (14 décembre 2000)
Jeudi de la deuxième semaine de l'Avent
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

A

vec saint Jean de la Croix, nous avons à faire à un athlète. Nous pensons souvent que la prière et, dans sa forme la plus caricaturale la dévotion, sont réservées à une sorte de passivité un peu lascive. En fait, il s'agit d'une activité psychologi­que et spirituelle, les deux se conjuguent de haut ni­veau, comme un athlète qui s'entraîne. Si j'évite de dire "féminin", parce que j'aurais pu qualifier cette caricature de féminine, ce que je ne crois pas parce qu'effectivement c'est ce féminin que Dieu appelle en nous et qui est le lieu de la rencontre avec Dieu, qui que nous soyons, homme ou femme. Ce féminin n'est ni lascif ni passif, il est le lieu à la fois d'une activité de recherche et d'accueil, comme une femme qui ac­cueille et donne la vie. Et l'âme est du côté de ce fé­minin et saint Jean de la Croix a développé et exploré de façon extrêmement étonnante les hauts niveaux de cette rencontre de l'âme, entre ce féminin et Dieu qui cherche à nous rencontrer.

Les deux maîtres-mots de l'activité de saint Jean de la Croix sont méditation et contemplation. Il va à la fois prendre appui sur cette activité psycholo­gique de l'âme avec toutes les fantaisies que notre esprit nourrit et met en place, et en même temps y appliquer une sorte de purification, non pas un refou­lement, ce qui est très intéressant, il n'a pas refoulé les images que l'imagination met en place lorsque nous nous mettons en position de prière, lorsque nous nous arrêtons d'agir et que nous laissons notre esprit se détendre et se reposer, d'abord, c'est l'imagination qui saisit notre esprit, et elle le saisit de façon absolument chaotique en faisant apparaître sur l'écran de notre esprit intérieur toutes sortes d'images qui n'ont pas forcément à voir avec Dieu, pas très pieuses, il y a de tout, il y a des soucis immédiats, il y a les désirs re­foulés. Plutôt que de les casser et de les contrer, saint Jean de la Croix va laisser progressivement la mer s'apaiser, c'est cette espèce de déploiement imagi­naire, bordé de sensualité, il faut le dire ainsi, car on est en Espagne, plutôt que de les contrer un peu à la manière de saint Ignace qui va les combattre l'épée à la main, saint Jean de la Croix va les laisser se dépo­ser pour que le moteur, l'énergie dépensée par cette imagination se déplace, mais ne soit pas annulée. Ce qui est très intéressant avec saint Jean de la Croix, c'est qu'il ne craint pas ce côté un peu délirant que notre imagination peut laisser jaillir en nous, les rêves en sont un exemple, mais au contraire, il va utiliser cette énergie pour la dégager progressivement dans les images dans lesquelles elle s'enferre inutilement, utiles à notre esprit psychologique mais pas à notre âme, pour ensuite s'orienter avec intelligence et avec volonté, avec amour et attention vers Celui qui au-delà, mais au-delà, sur le même chemin, mais plus loin. En parlant à ceux qui pourraient être ses disci­ples, il dit : "Qu'ils apprennent avec attention et un regard amoureux en Dieu, en cette quiétude, sans se soucier de l'imagination et de ses opérations, attendu que les facultés se reposent et n'opèrent point active­ment, mais passivement, recevant ce que Dieu opère en elle, et si parfois elle travaille quelque peu, ce n'est pas avec amour mais avec une douceur d'amour, étant mû plus par Dieu que par l'habilité de l'âme". C'est-à-dire qu'il y a un moment plutôt que de refouler de contraindre et de penser que ce n'est pas conforme à notre prière, ces images étant un peu déposées, tout en gardant l'énergie active de ce désir de Dieu, c'est Dieu qui va les prendre en main, les orienter, les atti­rer à Lui. Il y a une sorte de moment où il y a un dé­crochage, un moment dans la prière et dans la contemplation où l'on se sent pris, sais, comme quel­qu'un qui est venu vous chercher, la rencontre s'est faite, un peu plus haut en vous, un peu plus haut que vous, et Dieu nous amène sur un chemin où se déploie plus paisiblement une sorte de vision générale de l'amour de Dieu pour l'humanité et pour chacun de soi.

Autrement dit, la Bible que nous lisons, les psaumes que nous méditons, sont une description, jour après jour, heure après heure de ce combat dans lequel nous apprenons à être des athlètes, qui sont à la fois des renoncements, des projections que nous pou­vons avoir sur Dieu, des adultères que nous faisons à Dieu lorsque nous nous détournons de Lui, des repri­ses en main de Dieu en re-signant son Alliance, une sorte d'histoire extrêmement fracassante, pleine de bruit, d'attente, de déceptions parfois, de larmes et de sang, et qui est notre histoire intérieure. La Bible, c'est un écrit sur lequel nous pouvons lire, et chacun de nous pourrait s'y retrouver, le combat que nous menons contre nous, contre ce qui en nous n'est pas orienté vers Dieu. Ce n'est pas que notre humanité en soi se trouve décidément à l'opposé de Dieu, mais c'est qu'il y a des éléments un peu contraires qui vont contrarier ce qu'énergiquement nous pouvons donner à Dieu et qu'Il va prendre en main pour l'orienter plus loin et l'amener à Lui.

Vous allez me dire que c'est un peu subtil, je n'en sais rien, puisque je le pratique aussi bien que vous, c'est-à-dire aussi mal, mais il me semble en lisant saint Jean de la Croix découvrir à travers cette analyse psychologique et spirituelle de la montée de l'âme vers Dieu qu'il y a à la fois, d'abord une décou­verte psychologique que je trouve absolument essen­tielle sur la manière dont notre imagination fonc­tionne, c'est un des écrits les plus intéressants à ce point de vue, et je le dirais en termes très modernes, comment il passe de l'imaginaire au symbolique, ça c'est étonnant. Il va falloir attendre des penseurs très récents pour qu'on reconsidère ce passage comme étant le passage effectivement de la vie, et il nous fait passer de l'imaginaire au symbolique, d'ailleurs, la liturgie est le lieu où nous passons de l'imaginaire au symbolique.

Que le Seigneur nous aide, non pas à avoir peur de l'imagination, mais à savoir se servir de ce qui en nous s'agite et qui est vie, mais qui n'est pas encore une vie totalement ordonnée à ce Dieu, à Celui qui est notre Maître, pour que nous ne contrarions pas cette énergie, ce début de vie en nous, et que cette vie se trouve, se fixe, s'ancre en Celui qui est la fin et le commencement de toutes choses.

 

 

AMEN