PAR UNE NUIT OBSCURE ...

1 Co 2, 1-10 a ; Lc 9, 22-26.
St Jean de la Croix - (14 décembre 1999)
Mardi de la troisième semaine de l'Avent
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

S

aint Jean de la Croix dont nous faisons mé­moire aujourd'hui est un saint qui très souvent, fait peur, son amour de la croix, cet évangile que nous venons d'entendre où il est dit que nous devons prendre notre croix chaque jour, nous renoncer à nous-mêmes, nous renier nous-mêmes, de renoncer à notre vie... ce mot que l'on répète sans cesse à son sujet, "nada" rien, tout cela nous donne l'impression que saint Jean de la Croix est un saint non seulement austère, mais presque inhumain, qui veut nous conduire jusqu'à une sorte de néant de nous-mêmes pour y trouver Dieu.

Ceci n'est pas faux et cependant, je crois que c'est un contre-sens sur saint Jean de la Croix. C'est vrai que saint Jean de la Croix non seulement a aimé la croix, mais il l'a porté, car il a été rejeté par ses propres frères, il est mort en quelque sorte en dérélic­tion, après avoir même été emprisonné par ses frères, dans la prison de son ordre, comme cela se faisait encore à cette époque, il a été d'une certaine manière martyrisé avec le Christ. C'est vrai que saint Jean de la Croix prêche un absolu renoncement, et pourtant il est le chantre de la douceur, et c'est un grand poète.

Je rappelle quelques vers d'un de ses célèbres poèmes qui fait partie des chants de l'âme et qui s'in­titule : "La Nuit Obscure". "Au milieu d'une nuit obs­cure, Etant pleine d'angoisse et enflammée d'amour, Oh l'heureux sort ! Je sortis sans être vue. Tandis que ma demeure était déjà en paix. J'étais dans les ténè­bres et en sûreté. Quand je sortis déguisée par l'esca­lier secret, Oh ! l'heureux sort ! j'étais dans les ténè­bres et en cachette. Tandis que ma demeure était déjà en paix. Dans cette nuit trois fois bienheureuse, je me tenais dans le secret, personne ne me voyait. Et je n'apercevais rien pour me guider que la lumière qui brûlait dans mon cœur. Et sa lumière me guidait bien mieux que celle de midi, là où m'attendait déjà celui que depuis longtemps. Je connaissais, ô nuit qui fut ma complice, ô nuit qu'à l'aube je préfère, ô nuit qui a su unir l'amant avec sa bien-Aimée, la bien-Aimée en son amant transformée."

On ne peut pas dire que de ces vers se déga­gent la dureté, la violence, l'insensibilité. Ce sont des vers pleins d'amour, c'est un poème de tendresse et de douceur. Et je voudrais précisément méditer quelques instants sur ce qu'est la nuit pour saint Jean de la Croix. Hier nous célébrions Sainte Lucie, dont le nom qui vient du latin, Lux, Lucis, veut dire lumière, sainte dont le Frère Jean-François vous disait qu'on ne sait pas grand-chose, et que finalement ce qu'on peut surtout retenir c'est qu'elle est le symbole de la lu­mière.

Et c'est vrai que dans la plupart de nos men­talités symboliques, et que dans l'immense majorité des textes religieux et bibliques la lumière est le sym­bole de Dieu. Dieu est présenté comme une gloire éclatante, comme celui qui nous envahit de sa splen­deur, comme celui qui nous fait connaître, découvrir, ouvrir les yeux, contempler, et chaque fois que nous pensons au bonheur, à la joie, c'est d'abord des images de lumière qui se présentent à nous. Aussi bien les ténèbres sont-elles très souvent dans les textes de la Bible elle-même et dans les textes d'innombrables prières, sont les ténèbres du péché, les ténèbres de la crainte, de la terreur nocturne. La nuit, c'est le mo­ment des cauchemars, c'est le moment, où nous dit la Bible, dans la nuit que les assassins font leur ronde, et Satan aussi rôde dans la nuit. Il y a donc toute une symbolique et elle n'est pas propre au christianisme, où l'opposition lumière et ténèbres, est une opposition comme entre bien et mal, bonheur et malheur, joie et tristesse.

Et pourtant, il y a une autre foi symbolique, et c'est déjà intéressant de le remarquer, que la pensée symbolique n'est pas comme une pensée rationnelle ou une fois qu'on a rangé une image dans un tiroir, elle ne peut plus en sortir. En fait la pensée symboli­que se joue d'apparentes contradictions et les mêmes images peuvent selon les moments, signifier des cho­ses extrêmement différentes, et c'est cela précisément qui nous introduit dans une dimension nouvelle, plus mystérieuse, plus profonde que celle de notre raison raisonnable, pour laquelle ce qui est blanc est blanc, et ce qui est noir est noir. En effet, cette nuit qui dans une certaine façon de voir les choses est synonyme de la non-lumière et donc est le cliché de l'aveuglement, cette nuit peut être aussi la nuit maternelle, la nuit pleine de douceur, la nuit des amants, la nuit qui console, la nuit dans laquelle nous trouvons le repos et le paix.

Et c'est de cette nuit-là que parle saint Jean de la Croix : "Au milieu d'une nuit obscure, ma demeure étant dans la paix, oh quelle aventure bienheureuse, cette nuit trois fois bienheureuse, dans le mystère, sans être vue, sans autre lumière que le feu qui brû­lait en mon cœur, lumière qui me guidait mieux que celle de midi. O nuit que je préfère à l'aube, nuit qui a su unir l'amant à la Bien-Aimée, et la Bien-Aimée en son amant transformée."

Vous le voyez, il s'agit d'une nuit pleine de tendresse, pleine de douceur, et je crois que c'est ainsi qu'il faut interpréter le "nada", le rien, de Jean de la Croix. Ce n'est pas d'abord une manière de se déchirer soi-même, de se dépouiller, mais c'est d'abord une manière d'aller au-delà des apparences, au-delà des choses que nous manipulons quotidiennement pour nous laisser attire et engloutir dans ce mystère de la nuit qui est finalement le mystère de Dieu, car si Dieu veut se révéler et se faire connaître, en même temps il est non moins vrai que Dieu restera toujours incon­naissable, et que d'ailleurs Dieu n'est pas le seul in­connaissable, nous-mêmes nous sommes inconnaissa­bles à nos propres yeux et aux yeux des autres, et il faut accepter cette obscurité de la nuit pour rencontrer comme un essentiel, celui de notre vie, du monde, de Dieu, l'essentiel de l'être aimé et de tous ceux que nous aimons.

C'est ce renoncement à la clarté, à la lumière, à la raison, aux choses bien distinctes, c'est ce renon­cement que demande saint Jean de la Croix pour que nous puissions accéder à ce mystère de la nuit, à ce mystère de cet enfouissement intérieur qui conduit au-delà des apparences, au-delà de ce qui est trop visible ou de qui attire trop facilement notre regard.

Alors, frères et sœurs, sachons ne pas être simplement des rationalistes où ce qui est blanc est blanc et ce qui est noir est noir, et où ce qui est nuit est obscur, mais sachons comprendre l'ambivalence qui seule nous permet d'approcher du mystère que nous désirons connaître et que nous savons en même temps que nous ne connaîtrons jamais, que nous voulons aimer et que nous savons que nous ne pour­rons jamais tout à fait aimer, mais sachons nous lais­ser guider dans la nuit au-delà d'un jour trop évident pour parvenir à quelque chose qui est Dieu et qui est à la fois lumière, éblouissement, et peut-être aussi invi­sible.

 

 

AMEN