UNE CONTEMPLATION ACTIVE
1 Co 2, 1-10 a ; Lc 9, 22-26.
St Jean de la Croix - (14 décembre 1998)
Lundi de la troisième semaine de l'Avent
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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e but du mystique, de la mystique, c'est d'entrer en communion avec Dieu. Et la grande différence entre les mystiques, c'est-à-dire entre les vrais et les faux, relève de celui qui accepte le délai qui lui est demandé, d'entrer en communion.
Si nous entrions facilement en communion avec Dieu, dans une extase, une sortie de soi, j'ai bien peur que cette extase donnerait une sorte de goût de cocaïne, à notre vie quotidienne terrestre et que nous ne pourrions plus nous en passer. Nous démissionnerions de notre vie humaine et terrestre pour nous consacrer à retrouver ce goût de la Présence de Dieu qui serait plus qu'un enivrement, une explosion de notre âme.
Et c'est le but d'ailleurs des délires des mystiques : ceux qui délirent sur le plan mystique sont ceux qui ne peuvent plus se passer des visions, de l'extase, dans lesquels se mélangent une pathologie, ils ne peuvent plus se passer de ce désir et de ce goût-là !
Nous imaginons souvent que dans la vie mystique c'est quelqu'un qui s'est désengagé et qui a trouvé par-dessus les nuages, par-delà les nuages, un goût que le commun des mortels et les pécheurs comme vous et moi, n'avons aucune idée, un mets divin d'une succulence incroyable. Saint Jean de la Croix, considéré comme un sommet de la vie mystique, n'a pas volé par-dessus son siècle et par-dessus son histoire, mais il a écouté, il s'est mis aux aguets de ce qui se passait dans la vie : c'est dans un cachot, qu'il comprend la lumière, et c'est quand il a faim, qu'il comprend le désir.
C'est le sermon de Frère Bernard qui m'a mis hier, sur la piste de cette idée : c'était tout à fait juste, Jean-Baptiste a tout compris, alors qu'il était privé de tout. C'est quand on interprète ce qui fait notre trame humaine, que nous ne la lisons non plus comme une ensemble d'évènements terrestres, mais comme ce qui pourrait nous aider à trouver comment nous pourrions aller vers Dieu.
Le vrai mystique est celui qui aime autant la communion avec Dieu, que le moyen d'y arriver. Le génie du mystique est souvent lié aux moyens d'atteindre Dieu, et surtout de les communiquer. Le faux mystique ne communique rien, il vous rejette dans l'orgueil d'avoir enfin atteint les sommets du nirvana, mais le vrai mystique est celui qui, parce qu'il s'est enseigné aux choses terrestres qui cachent celles de Dieu, va les enseigner.
C'est le cas de saint Jean de la Croix, et de sainte Thérèse d'Avila, (grand monument) enseignant des choses très terrestres. J'imagine que si vous aviez rencontré sainte Thérèse d'Avila, vous ne l'auriez jamais oublié.
Il y a dans saint Jean de la Croix une espèce d'exploration des choses de ce monde, des affaires courantes dont on est privé un moment, comme par exemple, pour mieux comprendre la lumière ou la chaleur.
C'est ce tragique proprement espagnol qui est la trame de la spiritualité de saint Jean de la Croix, c'est très curieux que le plus grand poème de la lumière ait été écrit au cœur de ce cachot dans lequel il a passé neuf mois, dont il s'est évadé : vous ne voyez pas là l'attitude d'un homme mystique passif qui tend les bras sous la souffrance. Il n'y a pas plus actif, plus guerrier intérieur que les mystiques !
Il n'y a pas plus mystiques et actifs que ne le sont saint Jean de la Croix et sainte Thérèse d'Avila ne séparant pas la contemplation et l'action, qui sont un seul mouvement de l'amour qui ne méprise pas le monde et qui recherche dans ce monde les traces même de Dieu. Il y a une force dans les âmes de ces gens-là, une force presque sensuelle, il a discerné la caresse du divin dans le rayon de lumière qui s'arrêtait quelque part dans le cachot où il était enfermé, il y a du sensuel dans la spiritualité de saint Jean de la Croix, tout cela n'est pas étranger, n'est pas opposé.
Ceux qui préfèrent aller d'emblée à Dieu, en oubliant les moyens, risqueraient de ne pas voir leur désir se purifier, car Dieu purifie le désir de tout ce qui l'entrave, car si nous rencontrions Dieu, quel orgueil enflammerait notre cœur avant même de le rencontrer, si bien que les moyens nous aident à purifier cette rencontre de Dieu.
L'orgueil, le mépris, risqueraient de nous obséder, de briser notre âme dans l'élan et le désir qui l'habitent pour atteindre Dieu.
Les moyens, c'est le génie que nous avons inventé dans l'Église par l'Esprit Saint, soyons ingénieux dans la manière dont nous, pas simplement moi tout seul dans mon coin, mais dont nous sommes appelés à rejoindre le chemin de Dieu, c'est le génie de la sainteté, partager par l'Esprit Saint, dans la communauté, c'est notre âme commune, notre bien commun, que de donner à notre communauté un élan vers Dieu.
Frères et sœurs que saint Jean de la Croix qui a su si bien manier les contraires, l'obscurité, la lumière, le "Rien" et Dieu, et qui ne voit pas dans ces paradoxes une sorte d'incompréhension, mais plutôt que ces paradoxes nous font deviner le mystère de Dieu, il disait lui-même que la connaissance de Dieu réside dans le silence divin. Que nous puissions discerner dans nos vies les paroles divines qui nous sont adressées aujourd'hui.
AMEN