L'EXPÉRIENCE DE DIEU

1 Co 2, 1-10 a ; Lc 9, 22-26.
St Jean de la Croix - (14 décembre 1995)
Jeudi de la deuxième semaine de l'Avent
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

S

aint Jean de la Croix a été déclaré docteur de l'Église et l'on pourrait penser que ce titre en­traîne la constatation que l'on ferait d'une per­sonne, d'un saint qui aurait fait de grands traités pres­que dogmatiques sur la foi. Or ce n'est pas vraiment le cas de saint Jean de la Croix. Une grande partie de ses écrits sont des écrits spirituels non pas que la spi­ritualité n'ait rien à voir avec la foi mais ce sont des écrits spirituels dont il a essayé de retranscrire d'une manière particulière la teneur de la foi. Et il a utilisé le langage poétique pour parler de Dieu. Il a essayé à travers le poème de rendre compte de la réalité par excellence que Dieu veut vivre avec les hommes et que les hommes reçoivent de Dieu et qui est son Amour. Ce qui fait que peu à peu en lisant saint Jean de la Croix, on se rend compte qu'il atteint au cœur même de l'identité de Dieu. Il atteint au cœur même de ce qui est Dieu comme le dit si bien l'évangéliste saint Jean : Dieu est Amour. Et c'est de cette réalité, la plus expressive de Dieu, que saint Jean de la Croix a vécu et dont il a essayé de nous parler, de nous transmettre le message.

Aussi quelquefois ce langage peut paraître hermétique. On peut, pour certains, être hermétique à la poésie, mais cela nous rapproche de ce que dit saint Paul dans l'épître que nous avons entendue. Je ne suis pas venu vers vous avec la prestance de l'intelligence, de la sagesse, mais je n'ai voulu connaître qu'une seule chose Jésus Christ crucifié. Saint Paul dit qu'il n'a pas voulu faire de longs discours ou d'explications mais que dans sa vie et dans ses paroles, il n'aurait fallu voir qu'une seule chose, c'est-à-dire la croix du Christ. C'est-à-dire l'Amour de Dieu pour les hommes et un Amour qui va jusqu'au bout et qui se donne. Quand on veut parler de l'expérience que l'on a avec Dieu, on est toujours un peu embarrassé. Et dans l'échelle du langage en fait la poésie est ce langage qui permet peut-être le mieux de dire quelque chose de Dieu, ou en tout cas, c'est le moins mauvais lan­gage pour essayer de ne pas trahir l'expérience pro­fonde que l'on peut avoir de l'union avec Dieu.

Quand on a une rencontre qui nous trans­forme, qui change, qui bouleverse notre vie et qui est une rencontre avec une autre personne et, à plus forte raison si cette rencontre est celle avec Dieu, on reste souvent d'abord silencieux. On reste comme dans l'impossibilité de s'exprimer, de dire la profondeur de cette expérience. C'est ce que l'on éprouve par exem­ple si l'on a le coup de foudre. Le coup de foudre c'est un regard qui est transperçant dans l'autre et qui nous transperce aussi et dont aucun mot ne peut rendre compte et il n'y a que le silence. Et puis ensuite, si on veut l'exprimer on peut sauter de joie. On peut crier. On peut danser. On est tout à fait léger, un peu comme les gazelles sur la montagne que chante le Cantique des Cantiques, on a envie de bondir. Puis viennent les mots et les mots que l'on va dire sont comme des lettres d'amour qui sont plutôt d'ordre poétique que vraiment d'ordre rationnel. Et puis si on peut après expliquer à ses parents que c'est celle-là que l'on aime et pas une autre, on va essayer de trou­ver des mots qui persuadent. Et si vraiment on veut exprimer la réalité telle quelle, on va utiliser les mots les plus simples : "Je l'aime un point c'est tout". Comme si c'était une équation mathématique. Ce qui veut dire que dans l'expérience que l'on a de l'autre et donc dans l'expérience que l'on a de Dieu, la meil­leure façon d'en parler c'est peut-être d'abord de ne pas en parler donc je fais le contraire.

C'est-à-dire donc la vraie théologie c'est d'abord la célébration du mystère de la rencontre de Dieu avec nous dans le silence, dans la prière, dans l'oraison, le chant et la poésie que constitue d'abord le lieu privilégié qui est la liturgie. Qu'ensuite quand le théologien doit expliquer le mystère de Dieu alors il doit prendre des concepts et des idées, cela devient plus lourd. Et puis, si on voulait exprimer Dieu par­faitement, il faudrait peut-être employer le langage mathématique. Mais est-ce que l'on aurait quelque chose vraiment de Dieu ? Puisqu'on n'arriverait pas à l'enfermer dans les espaces, même s'ils sont infinis, du langage mathématique. Ce qui veut dire par là qu'en utilisant la poésie Saint Jean de la Croix nous a légué un message ou un langage particulier pour parler de l'expérience de Dieu. Un langage qui devient plus universel, devient moins hermétique mais qui est sensé ouvrir le cœur, l'intelligence au mystère de la rencontre avec Dieu. Et c'est ce langage-là aussi que nous livre la liturgie.

Alors peut-être au-delà de tous nos discours, de nos paroles dans un monde de communication qui est souvent un monde de "blabla", il nous faut re­considérer notre parole c'est-à-dire la profondeur de l'expérience de la rencontre que l'on a avec Dieu et jusqu'où nos paroles sont vraiment l'expression du mystère d'amour que nous vivons avec le Seigneur.

 

AMEN