L'AMOUR UNIQUE
1 Co 2, 1-10 a ; Lc 9, 22-26.
St Jean de la Croix - (14 décembre 1994)
Mercredi de la troisième semaine de l'Avent
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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aint Jean de la Croix a pris ce nom quand il est devenu carme parce que c'est à cette croix de Jésus qu'il a voulu consacrer toute la signification de sa vie. Il ne s'agit pas seulement de prendre sur soi sa propre croix, c'est-à-dire de prendre les épreuves, les maladies, les difficultés, il s'agit de prendre la croix du Christ c'est-à-dire de partager avec Jésus ce qu'Il a donné, c'est-à-dire toute sa vie, pour le salut du monde. Il n'y a donc pas là recherche plus ou moins malsaine de la souffrance, mais il y a un élan du cœur vers le Bien-Aimé, un élan si fort que tout ce qui fait la vie du Bien-Aimé, et en particulier sa mort, devient nôtre, parce que nous ne pouvons pas nous séparer de Lui.
Saint Jean de la Croix, tout au long de sa vie qui a été une vie humble, souvent cachée, souvent méprisée, persécutée par ses propres frères, tout au long de sa vie, il a ainsi pénétré le sens de cette croix de Jésus et il y a trouvé une signification qui dépasse tout ce qu'il pouvait imaginer lui-même. Et c'est ainsi que peu à peu, il a compris que dans la prière, dans la contemplation, dans la relation avec Jésus, nous ne devions pas chercher à construire quelque chose, à inventer, imaginer, connaître, comprendre, mais à nous laisser saisir par un mystère qui est précisément le mystère de cet amour crucifié de Jésus et à nous abandonner à cette emprise de Jésus et de sa croix sur notre vie.
Saint Jean de la Croix qui a été un grand mystique c'est à quelqu'un qui a vécu très profondément dans la relation personnelle avec Jésus contemplé et aimé, saint Jean de la Croix était aussi un grand poète qui a essayé, tout en sachant que c'était impossible, de traduire cette relation avec Jésus dans des mots humains, dans des images et des symboles qui essayaient tant bien que mal de cerner ce mystère. Et pour essayer de parler de cette relation profonde et insaisissable, indescriptible de l'homme avec Jésus, il a écrit ces poèmes dont je voudrais vous lire quelques passages.
"Non jamais, pour toute la beauté, jamais je ne me perdrais, mais pour un "je ne sais quoi" que l'on vient d'aventure à gagner".
Ce "je ne sais quoi" que saint Jean de la Croix ne sait pas dire, qu'il ne sait pas exprimer, c'est précisément cette présence mystérieuse, indescriptible, inaccessible et pourtant profondément comblante de Jésus dans notre vie. C'est Jésus Lui-même avec son mystère et sa croix qui est ce "je ne sais quoi" que d'aventure, par hasard, d'une manière gratuite, sans que cela corresponde à nos efforts ou à une recherche ou à quelques mérites de notre part, on vient d'aventure à gagner. Aucune beauté de ce monde, aucune splendeur ne peut justifier que nous donnions notre vie pour elle, si ce n'est cette mystérieuse présence, ce "je ne sais quoi" qui est la présence de Dieu au fond de notre vie.
"La saveur d'un bien qui doit finir, à quoi donc pourrait-elle atteindre ? A lasser tout au plus le désir, et ainsi pour toute la douceur. Jamais je ne me perdrais, mais pour un je ne sais quoi que l'on vient d'aventure à trouver".
Aucune saveur créée, aucune réalité de ce monde ne peut combler notre cœur et le désir que nous avons des choses de ce monde, ce désir s'émousse, mais il y a une autre douceur celle de Dieu, ce "je ne sais quoi" qui nous est donné d'aventure, par hasard, dans la gratuité du choix de Dieu, et pour cela seulement nous pouvons nous perdre.
"Celui qui pour l'amour connaît la douleur parce qu'il est épris de l'être de Dieu en voit tellement changé le goût de son cœur que devant toute saveur il défaille Ainsi se voit-il à toute chose devenu comme étranger et goûte un je ne sais quoi que l'on vient d'aventure à trouver."
L'amour, l'unique amour du Bien-Aimé qui creuse dans notre cœur le désir, la douleur de ne pas L'étreindre encore, parce que nous sommes épris non pas de ceci ou de cela mais de l'être même de Dieu, transforme en nous tout désir, toute aspiration et toute saveur devient défaillante et inutile et nous sommes, en quelque sorte, étranger à toute chose, ne pouvant goûter que ce "je ne sais quoi", cette présence mystérieuse de Dieu que, par grâce, d'aventure, nous venons à trouver.
"Seul alors, sans forme et sans image, sans trouver ni fond ni appui, celui qui est amoureux goûte un je ne sais quoi que l'on vient d'aventure à trouver."
"Pour un tel avant-goût, pourrait-il rester encore quelque douleur car il ne connaît plus aucune autre saveur de tout ce qui est créé. Joie et liesse ne naissent plus pour lui des saveurs de la terre et au-dessus de toute beauté, au-dessus de tout ce qui est ou sera ou qui fut, d'En Haut, il goûte un je en sais quoi que l'on vient d'aventure à trouver."
Ce que saint Jean de la Croix veut nous dire c'est que nous devons pas nous attacher, nous ne devons pas nous cramponner aux choses apparentes, même les plus belles, même les plus profondes. Dieu est toujours plus grand, Dieu est toujours plus loin, Dieu est toujours au-delà et Dieu nous appelle toujours au-delà de nous-mêmes et au-delà de tout ce que nous pouvons expérimenter. Et si nous nous laissons prendre par la gratuité de cet appel de Dieu et de ses dons, alors nous trouverons ce "je ne sais quoi", ce mystère de la présence de Dieu qui, seule, peut nous combler. Non pas que cela nous rende indifférent aux choses de ce monde ou à ceux qui nous entourent ou à ceux qui nous sont chers, mais parce que, dans cet amour de Dieu unique, absolu, se fonde tout autre possibilité d'aimer. Et c'est dans la mesure où nous savons nous laisser totalement prendre, être épris de Dieu, que nous devenons capables d'aimer vraiment, non pas d'aimer avec toute cette lourdeur de l'égoïsme que nous traînons avec nous, mais d'aimer profondément en vérité l'univers et toute le monde et toute chose.
Saint Jean de la Croix disait aussi : "Mienne la terre, miennes sont les étoiles, mien est le monde, car par Jésus tout m'est donné".
Essayons de trouver au fond de notre cœur cette possibilité d'aimer Dieu par-dessus tout, pour trouver en Lui la source de toute possibilité d'aimer, pour trouver dans la contemplation, la fréquentation et l'intimité avec Dieu cette puissance d'amour qui de son cœur passera par le nôtre et nous rendra ainsi tout amour pour tous nos frères, pour l'univers tout entier.
AMEN