UN OISEAU SOLITAIRE

1 Co 2, 1-10 a ; Lc 9, 22-26.
St Jean de la Croix - (14 décembre 1993)
Mardi de la troisième semaine de l'Avent
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

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n homme comme saint Jean de la Croix qui est avant tout un poète entend les mots non pas pour ce qu'ils veulent dire mais pour ce qu'ils disent d'un mystère qui est plus grand qu'eux. Un poète est un homme qui entend dans le langage quelque chose qui n'est pas exactement dit, qui entend comme l'écho que le Verbe, le Christ fraie en chaque mot pour se dire Lui-même. Un poète est aussi un homme qui, lorsqu'il voit un oiseau, un arbre, voit plus que l'arbre et voit plus que l'oiseau. Il voit com­ment cet arbre planté dans cette prairie ou cet oiseau qui vole dans le ciel, mène à Dieu et mène directe­ment à Dieu. Il y a dans un poète comme dans saint Jean de la Croix l'amour des mots, des choses un amour suffisant pour qu'à travers ce premier amour il soit conduit plus loin encore dans la découverte de l'amour de Dieu.

Mais méfions-nous de caricaturer ce genre d'homme, surtout saint Jean de la Croix, en le défai­sant de toute pensée comme si ce poète devait arrêter de raisonner ou de penser par lui-même. Il écrivait lui-même : "une seule pensée de l'homme vaut plus que le monde entier, aussi Dieu seul est digne d'elle." Quelle confiance saint Jean de la Croix mettait dans la pensée de l'homme pour qu'il l'exprime et affirme ainsi que la pensée est digne de Dieu !

Pour donner un exemple de la façon dont saint Jean exprime et voit le monde qui l'entoure, je vais citer dans ces "Dits de lumière" et d'amour qui sont des écrits assez tardifs, certainement écrits après les grands cantiques, Cantique Spirituel, Nuit Obscure on voit à travers cette sagesse, cette paix acquise l'ob­servation, la rigueur, l'attachement que saint Jean de la croix met à observer et à dispenser son savoir pour les frères ou les sœurs dont il est responsable dans la réforme qu'il mène.

"Les conditions de l'oiseau solitaire sont au nombre de cinq. Premièrement, il s'élève au plus haut. Deuxièmement, il ne souffre aucune compagnie, fut-elle de même nature que lui. Troisièmement, il plante son bec dans le vent. Quatrièmement, il n'a pas de couleur déterminée. Cinquièmement, il chante suavement. Telles sont celles que doit avoir l'âme contemplative."

"Premièrement, elle doit s'élever au-dessus des choses transitoires en n'en faisant pas plus de cas que si elles n'existaient pas. Elle doit être si amie de la solitude et du silence qu'elle ne souffre la compa­gnie d'aucune autre créature. Elle doit planter son bec dans le vent de l'Esprit Saint, répondant à ses aspirations pour que, faisant ainsi, elle se rende plus digne de sa compagnie. Elle ne doit avoir aucune couleur déterminée n'ayant de détermination en rien sauf en ce qui est volonté de Dieu. Elle doit chanter suavement dans la contemplation et l'amour de son époux.". Tel cet oiseau solitaire qui vole dans le ciel et lui inspire ce que l'âme doit vivre pour rencontrer Dieu, tel aussi cet arbre seul dans la campagne qui lui fait écrire : "Celui qui veut être seul, sans l'appui d'un maître et d'un guide, sera comme l'arbre qui est seul et sans propriétaire dans la campagne. Si abondants que soient ses fruits, les voyageurs les cueilleront, et jamais ils ne seront mûrs."

Et pour terminer je voudrais de nouveau vous citer un autre passage de ces Écrits de lumière et de paix et d'amour qu'il intitule lui-même : oraison d'une âme amoureuse, et qui est comme un exhortation non plus faite à l'âme mais à Dieu Lui-même, une urgence dont saint Jean se fait l'écho, qu'il fait monter vers Dieu : "Seigneur Dieu, mon aimé. Si Tu te rappelles encore mes péchés pour ne pas faire ce que je Te demande, fais en eux, mon Dieu, ta volonté qui est ce que je veux par-dessus tout. Et exerce ta bonté et ta miséricorde et Tu seras connu en eux. Mais si Tu attends mes œuvres, afin par ce moyen d'exaucer ma prière, donne-les moi, Toi, et fais-les moi avec les souffrances que Tu voudrais accepter, et que cela se fasse. Mais si Tu n'attends pas mes œuvres, qu'at­tends-Tu, mon très clément Seigneur ? Pourquoi tar­des-tu ? Car enfin si c'est bien la grâce et la miséri­corde que, par ton Fils, je te demande, prends mon obole puisque Tu la veux et donne-moi ce bien, puis­que Toi aussi Tu le veux. Tu ne m'enlèveras pas, ô mon Dieu, ce qu'une fois Tu m'as donné en ton fils unique Jésus-Christ en qui Tu m'as donné tout ce que je veux. C'est pourquoi je me réjouirai que Tu ne tar­des pas si j'attends. Quel atermoiement te faut-il at­tendre puisque dès maintenant tu peux aimer Dieu en ton cœur. Miens sont les cieux et mienne la terre, miennes les nations. Les justes sont à moi, à moi les pécheurs. Les anges sont à toi et la mère de Dieu et toutes les choses sont miennes. Et Dieu même est à moi et pour moi car le Christ est à moi et tout entier pour moi. Alors que demandes-tu et cherches-tu, mon âme ? Tout cela est à toi et tout est pour toi."

 

 

AMEN