CELA TIENT À UN CHEVEU !
1 Co 2, 1-10 a ; Lc 9, 22-26.
St Jean de la Croix - (14 décembre 1992)
Lundi de la troisième semaine de l'Avent
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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vec des fleurs, des émeraudes, choisies aux fraîches matinées nous irons faire des guirlandes toutes fleuries en ton amour et tenues enlacées d'un seul de mes cheveux, ce cheveu que Tu considérais sur mon cou. Tandis qu'il volait sur mon cou, Tu le regardas et il Te retint prisonnier, et d'un seul de mes yeux Tu te sentis blessé. Tandis que Tu me regardais, tes yeux gravaient en moi tes charmes. C'est pourquoi d'amour Tu m'aimais. Les miens ont mérité, par là, de pouvoir adorer ce qu'en Toi ils voyaient."
Habituellement nous parlons de saint Jean de la Croix comme le mystique de la nuit spirituelle ou de la souffrance. Et bien aujourd'hui je vous propose de voir en Jean de la Croix le mystique de cette sensualité délicieuse et raffinée qui nous est évoquée par ces trois strophes du Cantique Spirituel que je viens de lire où le thème fondamental c'est l'amoureux qui est complètement transi par le fait qu'il voit sur le cou de sa bien-aimée un cheveu qui vole au vent et que le spectacle de ce cheveu qui n'est pas bien ramassé dans le chignon développe en lui une sorte d'élan amoureux extraordinaire et que du cheveu il passe au regard et simplement, en voyant un seul oeil, il est encore plus transi d'amour.
Cette poésie de saint Jean de la Croix est d'un charme, d'une délicatesse, d'un charme et d'une sensualité exquise nous parle du mystère de l'amour de Dieu. Les métaphores sont filmées jusqu'à l'extrême, voire jusqu'à l'incohérence. Il s'agit d'une sorte de course folle dans laquelle la bien-aimée a ramassé des fleurs, des émeraudes, des pierres précieuses, et tout cela est lacé par un seul cheveu de la bien-aimée. Cela peut paraître un peu bizarre, mais au lieu que ce soit une guirlande avec des rubans ce sera plus tard en France au dix-septième siècle avec la littérature précieuse, ici c'est un petit cheveu qui retient toutes les émeraudes, les fleurs et les objets précieux. "Le cheveu dont il est question ici, c'est la volonté de l'âme, c'est l'amour qu'elle porte à son bien-aimé, Dieu. Cet amour remplit le même office que le fil d'une guirlande. De même que celui-ci enlace et fixe les fleurs dans la guirlande, ainsi l'amour enlace et fixe les vertus dans l'âme de façon qu'elles ne puissent se détacher. Saint Paul nous le dit : "La charité est le lien de la perfection. L'épouse parle d'un cheveu et non de plusieurs pour nous donner à entendre que sa volonté est uniquement à Dieu, dégagée de tous les autres cheveux, c'est-à-dire de toutes les affections étrangères à Dieu, par où elle révèle magnifiquement la valeur de cette guirlande des vertus car lorsque l'amour est uniquement, inébranlablement fixé en Dieu, les vertus par là même sont parfaites et consommées. Elles sont aussi toutes fleuries de l'amour de Dieu parce qu'alors Dieu porte à l'âme un inestimable amour et que celle-ci en a conscience."
Voilà donc ce qu'est le cheveu. Le cheveu c'est la volonté amoureuse de l'âme pour son Dieu. Et j'allais dire, dans la vie spirituelle, tout ne tient qu'à un fil, un cheveu. C'est-à-dire que ce faisceau noué de toutes les vertus, ce qui lui donne sa perfection c'est que tout cela est tenu par un cheveu, c'est-à-dire par le fait que tout cela est orienté vers Dieu. Mais précisément, on pourrait se dire que, si tout cela ne tient qu'à un fil, la construction de la vie spirituelle est une chose terriblement aléatoire et que, à un moment ou l'autre, cela peut immédiatement s'effondrer. Mais ce serait oublier que le cheveu est regardé par le Bien-Aimé. Ce qui fait la solidité du cheveu de la bien-aimée, c'est le regard du Bien-Aimé, le regard amoureux du Bien-Aimé.
"Ce cheveu, tu le considérais sur mon cou tandis qu'il volait." Et saint Jean continue : "Le cou représente la force. Quand elle nous dit que le cheveu d'amour qui enlace les vertus volait sur son cou, la Bien-aimée veut dire que cet amour était un amour fort. Et en effet, pour maintenir les vertus en vigueur, il ne suffit pas que l'amour soit solitaire, il faut aussi qu'il soit fort afin qu'aucun mauvais penchant ne puisse, de quelque côté que ce soit, porter atteinte à l'intégrité de la guirlande. Nous l'avons déjà dit, les vertus retenues dans l'âme par ce cheveu d'amour sont tellement dépendantes les unes des autres qu'une seule vient-elle à déchoir, toutes la suivent dans sa chute car de même qu'une vertu attire toutes les autres vertus, ainsi toutes les vertus disparaissent lorsqu'une seule vertu périt. Et alors, en disant que son Bien-Aimé considérait ce cheveu qui volait sur son cou, l'âme indique l'affection que Dieu porte à l'amour fort car considérer c'est regarder avec beaucoup d'attention et d'estime. Or l'amour généreux et fort attire très spécialement les regards de Dieu".
Et l'âme continue :" Sur mon cou, Tu le regardas !" Par ces paroles, l'âme donne à entendre que si Dieu estime et apprécie l'amour, Il s'éprend d'affection pour Lui lorsqu'Il le voit généreux et fort. En Dieu, regarder c'est aimer, de même que considérer c'est estimer. La bien-aimée parle une seconde fois de son cou en disant "Sur mon cou, tu le regardas !" pour montrer que la force de son amour est la cause du grand amour que Dieu lui porte, comme si elle disait : Tu l'as aimé parce que Tu l'as vu fort, dégagé de peur, de crainte, solitaire, libre de tout autre amour, léger et fervent dans son vol."
Ainsi l'image du cheveu de la bien-aimée c'est, chez saint Jean de la Croix, l'image de la force de l'amour. Je crois qu'un des secrets de la vie de saint Jean de la Croix, comme d'ailleurs de toute la tradition spirituelle du Carmel, le fil directeur est une mystique de la volonté. C'est une mystique de l'amour qui tient sa force humaine du regard que Dieu pose sur le cœur humain. Et ainsi nous voyons chez cet homme si petit, si menu, si fluet (car lorsque avec ses deux compagnons il se présenta devant sainte Thérèse d'Avila pour entreprendre la réforme du Carmel, saint e Thérèse disait : "J'ai deux frères et demi" ce qui voulait dire en clair qu'elle le considérait comme une demi-portion), en réalité c'est cette force du cheveu de l'amour qui tient ensemble toutes les vertus, toutes les composantes de l'existence humaine qui est précisément la clé de toute sa vie et de sa recherche de Dieu. Et à cette époque de l'Espagne qui est l'époque de Cervantès (c'est la cape et l'épée, c'est une société dans laquelle chacun s'affirme soit par la conquête du Nouveau Monde, soit par cette espèce de vieil orgueil chevaleresque qui est un peu resté dans l'âme espagnole) saint Jean de la Croix n'a rien d'un visage spirituel fluet, un peu faiblard ou geignard. Bien au contraire il a toute la force et précisément cette force c'est de savoir que même ce qui nous apparaît dans sa plus grande fragilité, la fragilité d'un cheveu, c'est fort de l'amour même de Dieu.
Et il termine la troisième strophe. "Grande est la puissance, irrésistibles sont les attraits de l'amour puisqu'ils rendent captif Dieu Lui-même."
Voilà le secret. La fragilité du cheveu qui vole sur le cou de la bien-aimée rend captif Dieu Lui-même, parce que Dieu est amoureux de l'homme. "Heureuse l'âme qui aime puisque ce Dieu, son captif,( captif par amour, par passion), se rend à tous ses désirs. Oui, Il est ainsi fait notre Dieu que si on sait le prendre par amour, on en fait tout ce qu'on veut.'' Voilà quelque chose d'extrêmement féminin. Si on sait le prendre par amour, on en fait tout ce qu'on veut ! "Mais, veut-on s'y prendre autrement, en vint-on même à des extrémités, il n'y a ni effort, ni discours qui suffise. Par la voie de l'amour, au contraire, on le lie d'un cheveu."
Je trouve cela extraordinaire que saint Jean de la Croix ait compris, ait expliqué que comme une bien-aimée est capable de fasciner le regard de son bien-aimé par le cheveu un peu capricieux qui n'a pas été intégré dans son chignon et qui peut retenir toute l'extase amoureuse, avec Dieu c'est la même chose. Dieu aime ce petit cheveu de liberté, de volonté qui court sensuellement et délicieusement sur le cou de sa bien-aimée, l'âme. Dieu est amoureux de cela. L'amour de Dieu, pour nous, ne tient qu'à un cheveu, le cheveu de cette liberté, de cette douceur et de la tendresse que Dieu a pour chacun d'entre nous.
AMEN