NUIT DE REPOS

1 Co 2, 1-10 a ; Lc 9, 22-26.
St Jean de la Croix - (14 décembre 1991)
Samedi de la deuxième semaine de l'Avent
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Q

uand nous parlons de saint Jean de la Croix sans l'avoir lu et sans bien le connaître, nous sommes un peu effrayes par ce que nous croyons être sa doctrine. Saint Jean de la Croix appa­raît comme le docteur spirituel du "rien" "nada!" Et de fait la liturgie dans l'oraison nous dit que "par son extraordinaire amour de la croix, il a renoncé totale­ment à lui-même", et nous demande de nous attacher à le suivre. Et l'évangile parle de "prendre sa croix, de se renoncer à soi-même" sous peine que le Christ, à son retour, rougisse de nous. Je crois que ce n'est que la moitié de l'évangile et ce n'est que la moitié de la doctrine de saint Jean de la Croix.

Il a d'abord écrit des poèmes et ensuite des commentaires spirituels de ces poèmes Les plus es­sentiels de ces commentaires sont au nombre de qua­tre. Il y a successivement : La Montée du Mont Car­mel, La Nuit Obscure, le Cantique spirituel et la Vive Flamme d'amour.

Certes le premier, La Montée du Mont Car­mel insiste, à l'image de cette ascension, de cette montée, sur le dépouillement progressif. C'est une montée difficile comme l'ascension de toute monta­gne. Et quand il s'agit du Mont Carmel, il ne s'agit pas de neiges éternelles mais d'une montée sous une cha­leur accablante, en plein jour. Et pour saint Jean de la Croix, la lumière c'est d'abord cette lumière déca­pante, celle de la Terre Sainte, et toutes proportions gardées, celle de la Provence aussi, tout au moins en été. C'est une lumière qui nous arrache à nous-mêmes et nous réduit à notre plus élémentaire expression. C'est certainement le premier aspect de la vie mysti­que telle que saint Jean de la Croix nous l'enseigne. Il faut accepter de se dépouiller de soi-même, accepter que rien des réalités qui nous tiennent à cœur, rien des choses créées ne puissent nous arrêter dans notre ascension et dans notre élan vers le Seigneur. Mais cette ascèse ou ce dépouillement n'est pas une fin en soi. Et si saint Jean de la Croix consacre à cet aspect "négatif" de la vie spirituelle le premier de ses poè­mes et de ses commentaires, il passe ensuite à de tout autres considérations qui découlent certainement de ce dépouillement, mais qui lui donnent son sens.

Le deuxième poème s'appelle "La Nuit Obs­cure". Et nous ne devons pas croire que cette nuit est un élément négatif chez saint Jean de la Croix, car la nuit, il était lui-même espagnol et connaissait ces nuits infiniment douces de l'Espagne où précisément on se repose de la lumière du jour. Pour saint Jean de la Croix, la nuit est une nuit maternelle, une nuit de repos, une nuit où l'on se retrouve auprès du Bien-Aimé, auprès du Christ Seigneur pour lequel on a accepté, dans la lumière décapante du plein midi, de se dépouiller en gravissant la montagne du Carmel. Aussi bien dit-il : "O nuit, toi qui m'as guidé ! O nuit plus aimable que l'aurore ! O nuit toi qui as uni l'ai­mée avec son Aimé, L'aimée en son Aimé transformé." Telle est la nuit de saint Jean de la Croix. Et cette nuit est déjà sinon une fin, un aboutissement, tout saint Jean de la Croix prend l'image de la nuit parce que, dans la nuit, on ne voit pas, dans la nuit on ne s'atta­che pas à faire ceci ou cela, mais dans la nuit c'est ce repos qui est le fruit précisément du détachement, du dépouillement. Dans la montée du Carmel en renon­çant à tout ce qui pourrait nous ramener à nous-mê­mes, à tout ce qui pourrait nous empêcher dans notre élan, nous parvenons à la rencontre du Seigneur.

Alors cette rencontre nocturne du Seigneur qui transforme l'aimée en son Aimé va donner lieu au Cantique Spirituel, au chant d'amour qui est la reprise du Cantique des cantiques démultiplié et résonnant, selon toutes ses harmoniques comme une immense symphonie, le Cantique des cantiques qui est la joie d'être avec le Bien-Aimé. Alors au milieu de cette nuit va commencer à poindre une aurore dont saint Jean de la Croix parlera davantage encore dans la Vive Flamme d'amour. Cette Vive Flamme d'amour c'est le moment de la rencontre intime avec le Sei­gneur, cette rencontre qui va se faire si profonde, si intense qu'elle va nous faire passer de la vie de la terre à la vie éternelle, qu'elle va briser en nous ce qui res­tait encore pour nous attacher au monde d'ici-bas. "O flamme vive d'amour qui blesse avec tendresse, de mon âme le centre le plus secret. Toi qui n'a plus au­cune rigueur, achève, si tu le veux, brise la toile de cette rencontre heureuse."

Et voici comment saint Jean de la Croix commente cette toile qui va être brisée. Pou lui, quand on est parvenu à cette proximité avec le Seigneur ici-bas dans la prière, dan l'intimité, nous ne sommes plus séparés de Dieu que par une fine toile imperceptible, presque comme une toile d'araignée. Et Dieu va briser cette toile pour que se produise la rencontre du bon­heur sans fin.

"Brise la toile, laquelle comme elle est déjà si subtile et déliée et spiritualisée par le moyen de cette union à Dieu, de là vient que la Flamme ne l'attaque pas avec rigueur, mais plutôt savoureusement et avec douceur. C'est pourquoi l'âme appelle ici "une ren­contre heureuse", d'autant plus heureuse et savou­reuse que plus il lui semble que cette rencontre va briser la toile de sa vie. D'où vient qu'il faut noter ceci bien que la condition de la mort en ce qui est de la nature soit semblable en toutes les âmes, toutefois il y a beaucoup de différences en ce qui touche les causes de la mort et la façon de mourir. Parce que là où d'autres meurent d'une mort qui leur est causée ou par quelque maladie ou par l'âge, certaines âmes, encore qu'elle meurent elles aussi de maladie ou de vieillesse, rien ne leur emporte l'âme sinon quelque élan, quelque impétuosité, une rencontre d'amour beaucoup plus relevée que les rencontres précéden­tes, plus puissante, plus vaillante, capable de briser la toile et d'enlever le joyau de l'âme. Ainsi pour une telle âme, la mort est plus pleine de douceur et de suavité que la vie menée jusqu'alors, puisque à l'heure de la mort, ces âmes connaissent une plus grande impétuosité, un plus grand élan et une ren­contre d'amour plus savoureuse encore, étant en cela semblables aux cygnes qui chantent plus doucement quand ils sont proches de leur mort."

Vous le voyez, la rigueur de saint Jean de la Croix n'est qu'une première approche de sa doctrine spirituelle. Si rigueur il y a, c'est pour l'amour, si dé­pouillement il y a, c'est pour la rencontre, si renonce­ment il y a, c'est pour le Bien-Aimé. Que saint Jean de la Croix nous apprenne, dès notre vie, à faire de notre mort non pas un incident fortuit mais cette ren­contre heureuse avec le Seigneur, le Bien-Aimé qui vient au-devant de nous et qui veut nous remplir de sa douceur et d'une vie qui ne finit pas.

 

 

AMEN