SAINT JEAN DE LA CROIX ET LUTHER

1 Co 2, 1-10 a ; Lc 9, 22-26.
St Jean de la Croix - (14 décembre 1990)
Vendredi de la deuxième semaine de l'Avent
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

I

l est déjà bien difficile d'écrire un ouvrage sur saint Jean de la Croix, peu d'hommes s'y risquent, car c'est une pensée tellement riche et complexe qu'on n'est pas sûr de pouvoir en faire le tour, à plus forte raison est-il difficile de faire un sermon de quelques minutes sur saint Jean de la Croix. Je veux cependant m'y risquer d'une manière qui vous paraîtra un peu bizarre en comparant saint Jean de la Croix et Luther. En effet, ce sont deux personnages très importants dans l'histoire de l'Église d'Occident qui ont vécu à une génération d'intervalle.

Le monde dans lequel naissent ces deux hom­mes est vraiment le virage décisif que prend l'Europe et qui a encore de l'importance jusqu'à nos jours. On a parfois dit, c'est plus ou moins exact, mais cela contient sûrement une part de vérité, que c'était le début de la compréhension de l'homme comme sub­jectivité. Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que l'homme se comprend d'abord à partir de lui-même. Jusque-là, l'homme médiéval vit spontanément dans un monde et dans une société, cela ne lui fait pas de problème. A partir de la Renaissance, l'homme vit d'abord avec lui-même et d'une certaine manière, pour lui-même. Et la manière dont l'homme va compren­dre, se comprendre, est essentiellement tournée vers le problème de la vie intérieure. La conscience, la réflexion sur soi, le fait d'agiter des pensées. C'est ce qui aboutira à la célèbre définition de Descartes où il saisit sa propre existence à partir du fait qu'il pense : "Je pense, donc je suis !" Une subjectivité complète­ment fermée sur elle-même, très préoccupée d'elle-même. Ceci a une très grande importance au niveau du discours religieux car quand l'homme essaie de se comprendre lui-même, il se pose inévitablement la question : "Que suis-je en face de Dieu ?" Et il est même très probable que le fait que l'homme européen en soit venu à être si préoccupé de lui-même et de sa conscience et de son esprit est terriblement condi­tionné par le problème de la foi chrétienne. Oui est l'homme en face de Dieu ? Or pour l'époque du sei­zième siècle il y a deux grandes réponses.

La première c'est celle de Luther. Pour Luther nul doute que l'expérience intérieure est une expé­rience fondamentale. Comment puis-je être sauvé? Comment trouver, rencontrer le salut et la miséricorde de Dieu ? Et Luther répond : Ma vie intérieure, mon être propre moi-même, tout est complètement corrompu, il n'y a rien à attendre. Et c'est une expé­rience dramatique de l'homme tel qu'il se connaît lui-même. C'est ce qui engendrera tout un courant de pensée dans lequel le problème de l'angoisse sera central. Dans tout le courant de la pensée philosophi­que et théologique du Nord de l'Europe, surtout dans le monde germanique, le problème de l'homme sera essentiellement un problème d'angoisse. "Qui suis-je ? Qu'est-ce que je peux faire ? Quelles sont mes res­sources intérieures?" Et chaque fois revient la même réponse: "Tu n'es rien ! Tu es perdu ! Tu es complè­tement corrompu." La subjectivité, c'est l'expérience du péché, de la perte de soi-même, de tous les pen­chants et de tous les instincts naturels qui ne mènent qu'à la ruine de soi. Et pour Luther, le salut arrive comme une sorte de coup de tonnerre, non pas dans un ciel serein mais dans un ciel déjà passablement chargé, où, tout à coup, le salut de Dieu s'opère. Mais contre l'homme, contre son esprit car cet esprit est rebelle, il est refus de Dieu.

On mesure par là l'originalité extraordinaire de la conception de l'homme chez saint Jean de la Croix. Saint Jean de la Croix fait exactement la même expérience de l'homme intérieur. Il a une vision aussi profonde de la subjectivité humaine et même peut-être encore plus profonde, il a cette vision que le cœur de l'homme est un abîme et un abîme plein d'énigmes, indéchiffrable, à certains moments terriblement dan­gereux. Mais, au lieu de dire et de croire que cet abîme est complètement corrompu et rempli de péché, il croit que, par la grâce de Dieu, cet abîme peut être le lieu de manifestation du mystère de Dieu. Et c'est ce qui change tout.

L'expérience de soi, l'expérience de la ré­flexion, de la découverte du monde intérieur chez saint Jean de la Croix est mystique parce que, pour lui, le cœur de l'homme est le lieu même de la révéla­tion du mystère de Dieu. Et parce que le cœur de l'homme est inépuisable, parce qu'il est comme un abîme, c'est le meilleur endroit où l'abîme et l'infini du mystère de l'amour de Dieu peut se révéler. Et c'est ce qui fait le sens même de toute son œuvre mystique. Le cœur de l'homme, dans toutes ses dimensions, peut être le lieu de la révélation de l'amour de Dieu. Ce n'est pas ce pessimisme radical, cette espèce de condamnation de l'homme par lui-même et pour lui-même tel que Luther pouvait la préconiser. C'est, au contraire, l'expérience de la grâce comme quelque chose qui agit déjà antérieurement même à la venue de Dieu.

Le cœur de l'homme est fait, dans sa vie inté­rieure, dans tout cet aspect subjectif de lui-même, pour la rencontre de Dieu. Ceci développe une théo­logie de "la nuit" et non "de l'angoisse" ce qui est tout autre chose. La "nuit mystique" la nuit en Espagne, surtout dans le sud, est le seul moment agréable de la journée Et contrairement à ce que nous croyons, la nuit n'est pas un moment d'enfer et d'épreuve, la nuit peut être aussi ce moment du repos, de la paix, de la douceur, de la clémence et de la rencontre de Dieu dans le mystère de l'immense ouverture de son amour à l'homme.

Et précisément, au lieu de l'angoisse, comme ce moyen par lequel le sujet humain se referme et s'enferme sur lui-même, la nuit mystique est le mo­ment de l'abandon, du don de soi à Dieu où peut enfin resplendir la douceur, la beauté, la splendeur des ri­chesses de Dieu. C'est pour cela que, pour saint Jean de la Croix, tout dans la vie intérieure peut devenir le reflet de la présence divine. Ce qui chez Luther était absolument impensable, l'homme était complètement enfermé sur lui-même et dans son péché, ici, pour Jean, c'est le contraire : même si l'homme est pécheur, le mal et le péché n'est pas l'essentiel de ce qui le constitue dans sa subjectivité, mais sa subjectivité est faite pour s'épanouir, pour se laisser illuminer par le mystère de la présence de Dieu.

Il y a donc une sorte d'optimisme radical, non pas de naïveté, non pas d'oubli du péché et de la condition dramatique de l'homme à cause de ce péché, saint Jean de la Croix en fera lui-même à ses dépens les frais plus souvent qu'il ne l'aurait mérité car ce qu'il disait était profondément catholique et orthodoxe et on l'a terriblement inquiété, mais précisément, c'est le sens même que toute la vie de l'homme et tout ce que nous appelons la vie intérieure, au lieu d'être ce bouclage de l'homme sur lui-même, est au contraire, fondamentalement dans son essence, une ouverture au mystère de Dieu.

Demandons au Seigneur, par l'intercession de saint Jean de la Croix, que nous-mêmes aujourd'hui qui sommes dans un monde très marqué par l'angoisse et peut-être plus par l'expérience luthérienne que par celle de Jean de la Croix, que nous puissions être les véritables témoins de ce resplendissement de la pré­sence de Dieu au cœur du monde, au cœur de l'âme humaine, au cœur du cœur humain dans sa vie inté­rieure.

 

 

AMEN