VERS LE BIEN-AIMÉ DANS LA NUIT
1 Co 2, 1-10 a ; Lc 9, 22-26.
St Jean de la Croix - (14 décembre 1989)
Mercredi de la deuxième semaine de l'Avent
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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I |
l en est de présents ici qui ne goûteront pas la mort avant d'avoir vu le Royaume de Dieu !" Ce verset peut paraître sans importance par rapport à ceux qui le précèdent mais s'attribue très bien à ce que saint Jean de la Croix voulait nous montrer. Il est de ceux, je crois, qui, dans la nuit de la vie terrestre, ont goûté. Il a affiné ses sens et son esprit à la saveur du Royaume de Dieu, à l'éprouver dans son être et dans sa vie très mouvementée. Plusieurs fois il a été emprisonné. Il est resté plusieurs mois dans une geôle du couvent des Mitigés opposés aux Réformés dont il faisait partie. On le sortait tous les vendredis de la semaine pour que les quatre-vingt frères de ce couvent le battent de verges. C'est au cours de cette nuit qu'il a commencé à écrire la "Nuit obscure" et le commentaire qu'il ajoute.
Ainsi donc il a éprouvé la difficulté de l'avènement du Royaume de Dieu dans sa vie et dans son expérience de Dieu. Et quelle en est la leçon ? Il pense que cette saveur de Dieu, nous la confondons souvent avec un certain goût de noir. Son hypothèse est que les choses divines les plus profondes sont cachées et trop lumineuses pour que l'œil de l'homme puisse les saisir. Il prend comme image le soleil dont la puissance fait baisser les yeux fixés sur lui. De même que l'œil humain ne peut pas contempler le soleil en face et que s'il le contemplait il perdrait progressivement sa puissance visuelle, de même cette intensité de la lumière divine produit dans l'âme un "rayon de ténèbres".
N'allons pas vite en confondant les nuits dont la littérature nous abreuve, les nuit romantiques, les nuits dont Alfred de Musset disait qu'elles "sont grosses de quelque chose de l'âme qui voudrait bien sortir", ces nuits pathétiques, ces nuits tragiques, ces nuits dramatiques qui sont autant d'expressions littéraires plus faibles. Non pas que la nuit obscure de saint Jean de la Croix rassemble tous ces qualificatifs, mais elle est plus vraie, elle est plus spirituelle, elle est peut-être plus sereine et peut-être même plus saine.
Et la nuit réelle de la foi qui est la nôtre est l'intensité du rayon de Dieu qui nous touche. Nous sommes faits pour contempler cette lumière, mais aujourd'hui encore, dans les conditions de notre vie d'ici-bas, nous ne pouvons que cligner des yeux sous le choc de cette lumière. Je laisse la parole à saint Jean de la Croix lui-même en essayant de nous mettre comme cette âme qui bondit hors d'elle-même à la rencontre du Bien-Aimé.
"Par une nuit profonde, étant pleine d'angoisse et enflammée d'amour, ô l'heureux sort, je sortis sans être vu tandis que ma demeure était déjà en paix. J'étais dans les ténèbres et en sûreté, quand je sortis, déguisé, par l'escalier secret, ô l'heureux sort.
J'étais dans les ténèbres et en cachette tandis que ma demeure était déjà en paix. Dans cette heureuse nuit, je me tenais dans le secret, personne ne me voyait. Et je n'apercevais rien pour me guider que la lumière qui brûlait dans mon cœur. Elle me guidait plus sûrement que la lumière de midi au but où m'attendait Celui que j'aimais, là où nul autre ne se voyait.
O nuit qui m'avais guidé, O nuit plus aimable que l'aurore, O nuit qui avais uni l'Aimé à sa Bien-aimée qui a été transformée en Lui. Sur mon sein orné de fleurs que je gardais tout entier pour Lui seul, Il resta endormi. Et moi je le caressais. Et avec un éventail de cèdre je le rafraîchissais.
Quand le souffle venant du fort soulevait déjà sa chevelure, de sa douce main posée sur mon cou, Il me blessait.
Et tous mes sens furent suspendus. Je restais là et m'oubliais, le visage penché sur le Bien-Aimé, Tout cessa pour moi et je m'abandonnai à Lui. Je lui confiai tous mes soucis et m'oubliai au milieu des lys."
AMEN