UNE NUIT LUMINEUSE

1 Co 2, 1-10 a ; Lc 9, 22-26.
St Jean de la Croix - (14 décembre 1988)
Mercredi de la troisième semaine de l'Avent
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Et la nuit devient lumière …

 

J

e voudrais vous dire quelques mots sur la nuit chez saint Jean de la Croix. Le Frère Jean-Miguel Garrigues qui n'est pas un spécialiste de la nuit mystique chez saint Jean de la Croix, mais un spécialiste des nuits en Espagne car il est andalou, dit qu'on ne comprend rien à saint Jean de la Croix si on croit que la nuit espagnole est une épreuve terrible. En effet, en été, le seul moment vivable est précisément la nuit. Par conséquent, pour un espagnol, vivre le mystère de la nuit ce n'est pas entrer comme dans la nuit germanique dans des ténèbres peuplées de dra­gons ou de je ne sais quels êtres surnaturels dange­reux ou méphistophéliques. Cela n'a rien à voir avec la connaissance obscure, au sens où les Grecs pen­saient qu'il y avait une sorte de mode de connaissance par l'obscurité des forces souterraines. En réalité pour saint Jean de la Croix, l'expérience de la nuit mysti­que, avant d'être une expérience de l'horreur ou de la peur, est d'abord l'expérience de cette paix de la nuit espagnole, de ce moment de douceur où le soleil a enfin terminé sa course écrasante et accablante de chaleur et où l'homme, dans la douceur et la fraîcheur de la nuit, au souffle de la brise, peut enfin respirer et vivre. Et pour ceux d'entre vous qui sont allés en Es­pagne, vous savez qu'effectivement les Espagnols commencent la journée vers 8 ou 10 heures du soir pour ne la terminer que vers 2 ou 3 heures du matin.

Donc quand saint Jean de la Croix célèbre la nuit mystique, en bon espagnol qu'il est, célèbre pré­cisément ce moment de la vie. Simplement il est étrange d'avoir pensé, pour parler du mystère de Dieu, à cette métaphore de la nuit. Pourquoi ? Parce que l'image de la nuit est extrêmement délicate à manipu­ler. La nuit n'est pas une chose. La nuit n'est pas un but, la nuit ne se voit pas. La nuit est un mode de voir. Et c'est cela qui est intéressant.

A l'époque de saint Jean de la Croix, on vient de sortir du Moyen-Age. La société a été profondé­ment ébranlée et le christianisme lumineux de la chrétienté médiévale vient de se dissoudre. Cette idée que le rayonnement de la beauté de Dieu peut se lire sur l'icône ou sur la peinture des primitifs italiens, cette idée que l'ordonnance du salut peut se lire dans l'équilibre et le rythme des piliers d'une cathédrale, que la voûte et la demeure de Dieu peuvent se peindre sur les murs d'une basilique, cette idée que le mystère de Dieu a quelque chose de fondamentalement acces­sible à l'intelligence qui a donné ces grands traités de Somme théologique de saint Thomas d'Aquin et de tous les autres, tout cela vient brutalement de s'écrouler. Curieusement, au moment de la Renais­sance, Dieu s'est retiré du monde. Le resurgissement d'un monde dans sa sécularité, dans sa paganité, vient de faire brutalement son apparition dans cette société nouvelle que, pour cette raison, l'on a appelée la Re­naissance. Et là, curieusement, ce monde-là éprouve une curieuse absence de Dieu. Et de ce monde-là, nous en vivons encore. Le monde dans son surgisse­ment, dans sa consistance propre, la création avec tout ce qu'elle a d'analysable par les phénomènes, par la science, par le discours qu'on peut en tenir, tout ce que le monde porte en lui de lumineux, porte en lui ses propres raisons d'êtres, sa propre structure, sa pro­pre manière d'être. Et Dieu paraît étrangement et curieusement absent.

Et je dirais que, d'une certaine manière, Jean de la Croix prend acte de cette subite et mystérieuse disparition de Dieu. Il ne la contestera pas. Il sait que désormais on n'essaiera pas d'abord de contempler la beauté de Dieu dans la beauté de sa création. Au fond, la création, avec cette espèce de départ de Dieu, de disparition de Dieu, a été subitement enveloppée de nuit. Et c'est là que commence l'expérience de la nuit. Elle commence par cette perception d'une sorte d'ab­sence de Dieu. Mais il faut aller plus loin. La nuit c'est bien entendu une expérience de l'absence : pas de lumière, pas de repères, mais c'est aussi une expé­rience extraordinaire de la présence car les choses ne se voient plus mais elles sont là. Et c'est cela qui est étonnant dans la nuit. On est environné de présence mais d'une présence qui ne peut pas se manifester. Et qu'il s'agisse des choses, qu'il s'agisse des êtres et plus spécialement de cet être qui est Dieu, le mystère même de la nuit c'est le mystère d'une présence qui ne se manifeste pas.

Et c'est comme cela que saint Jean de la Croix interprétera la réalité de la nuit mystique. Malgré toutes les différentes capacités que nous avons d'ouvrir notre cœur, notre être, nos oreilles, notre bouche, nos yeux, notre intelligence à la présence des êtres, nous ne sommes pas capables de nous ouvrir à la présence de Dieu. En réalité, nous n'avons pas d'antennes pour cela. Il y a même une petite maxime de saint Jean de la Croix qui peut paraître, à la limite, scandaleuse : "A quoi sert au papillon d'avoir des yeux quand c'est pour aller se consumer sur la flamme ?" C'est terrible d'écrire une chose pareille et cependant c'est l'expérience même de la nuit mystique.

L'incapacité de percevoir la présence, et c'est cela que signifie la nuit ne peut empêcher qu'il y ait bel et bien présence comme flamme brûlante qui ne se voit pas, une sorte d'inaptitude fondamentale à percer et à entrer dans le mystère de Dieu. Et la nuit c'est précisément cet état de l'être, envahi par la grâce, mais une grâce nocturne qui fait que, à la fois, dans cette perception de sa propre nuit on mesure toute l'incapacité qu'il y a à percevoir la présence de Dieu (saint Jean de la Croix écrira des pages et des pages pour montrer que parler de Dieu c'est un peu la même chose que de parler des couleurs à un aveugle) et en même temps, ce sentiment certain, cette certitude profonde, dans la foi, de la présence même, au cœur de la nuit.

Et c'est cela tout le débat. C'est pour cela que la nuit peut être une tension maximale entre la per­ception de l'incapacité qu'on a à percevoir la présence de Dieu et d'autre part, cette certitude de la présence donnée par grâce. Et l'expérience mystique, elle se situe là, dans cette tension. Et c'est pour cela, qu'il s'agisse de Thérèse d'Avila et surtout de saint Jean de la Croix, l'expérience qui réconcilie tout, c'est ce dé­sir, non pas le désir qui se porte sur les choses ou sur des riens comme le dira saint Jean de la Croix, mais ce désir qui se laisse sans cesse brûler de l'intérieur par la présence qui se donne, par la grâce de Dieu qui se manifeste au cœur de l'homme.

Vous le voyez, cela a beau porter le qualifi­catif de mystique, c'est infiniment proche de notre expérience la plus quotidienne. Notre expérience du mystère de Dieu vit beaucoup à ce régime mystique. A la fois cette perception profonde que nous avons est déchirante que nos yeux, dans le contexte présent, dans la situation présente, ne sont pas capables de voir Dieu, que notre désir n'est pas capable de se porter vers Dieu comme Dieu, car c'est trop grand pour lui, c'est un objet trop grand pour lui. Mais en même temps, au moment même où l'on mesure toute cette incapacité, toute cette impuissance, la certitude même qu'une présence, nocturne, indéchiffrable, insaisissa­ble, incontournable se donne cependant à nous, avec toute la vérité, avec toute la force de la grâce. La nuit mystique c'est la face nocturne de la grâce de la pré­sence de Dieu qui se donne.

Pour chacun d'entre nous, à un moment ou l'autre, dans un moment de souffrance terrible, de grande épreuve, de malheur, de quelque chose d'acca­blant, ou peut-être simplement de cet état d'entre-deux d'une très grande incertitude sur soi-même, sur son avenir, sur ce que l'on est, à un moment ou l'autre, nous avons fait cette expérience de la nuit. Ce qui compte dans tout cela c'est précisément la nuit anda­louse, c'est de le vivre avec cette espèce de confiance que, après tout, même si c'est la nuit, ça reste, malgré tout, le moment le plus vrai, le plus profond et le plus signifiant de la présence de Dieu.

 

AMEN