SAINT JEAN DE LA CROIX : LA NUIT OBSCURE DE LA FOI

1 Co 2, 1-10 a ; Lc 9, 22-26.
St Jean de la Croix - (14 décembre 1987)
Lundi de la troisième semaine de l'Avent
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

P

ar une nuit obscure, ardent d'un amour plein d'angoisse, Par une heureuse fortune, je sortis sans être vu, Ma maison étant désormais dans la paix. Au sein de la nuit bénie, en secret, Car nul ne me voyait, ni moi je ne voyais rien, Sans autre lueur ni guide hors celle qui brûlait en mon cœur. Et celle-ci me guidait, plus sûre que la lumière de midi Où Celui-là m'attendait que je connaissais déjà. O nuit, toi qui m'as guidé. O nuit plus belle que l'aurore, O nuit, toi qui as uni l'Aimé avec son aimé, L'aimé en son Aimé transformé."

Ces quelques strophes du très célèbre poème de saint Jean de la croix, la Nuit Obscure, sont au centre de l'enseignement de ce docteur de la vie spirituelle. Cette nuit obscure, dans laquelle il n'y a aucune autre lueur qui brille, si ce n'est la lueur qui brûle dans notre cœur, cette nuit où l'on ne voit rien, où l'on marche en secret, cette nuit qui est une nuit bénie qui guide vers l'Aimé, c'est la foi. Tout l'enseignement de saint Jean de la Croix, c'est qu'il n'y a pas d'autre chemin pour rencontrer Dieu que la foi. La foi qui est adhésion à sa Parole, sans La voir, sans pouvoir l'expérimenter, la toucher, sans avoir de preuves, la foi qui est comme une nuit obscure dans laquelle nous nous laissons prendre, guider, nous abandonnant à cette main de Dieu, sans vouloir essayer d'avoir d'autre appui que cette présence, cette parole de Dieu.

Nuit obscure de la foi, c'est la condition fondamentale, unique, de tous les hommes en recherche de Dieu. Personne, aucun d'entre nous ne peur échapper à ce chemin de la foi si nous voulons rencontrer Dieu. Et le chemin de la foi suppose que nous acceptions, une fois pour toutes, et d'une manière sans cesse renouvelée, que nous acceptions de ne pas avoir d'appui humain, de ne pas avoir de repère humain, de ne pas avoir de preuves. La foi se contre distingue radicalement de toute démonstration. Une chose qui peut être démontrée, prouvée, une chose qui devient évidente n'a plus besoin d'être crue, n'a plus besoin de la foi. La foi est nécessaire parce que le mystère de Dieu ne peut pas être évident à nos yeux, le mystère de Dieu ne peut pas être prouvé. Pour nous, nous ne pouvons qu'y adhérer de tout l'élan du don de notre cœur que nous lui faisons et qu'on appelle la foi.

Je crois que cela est extrêmement important, non seulement pour les mystiques qui se réclament de saint Jean de la Croix, mais pour tout chrétien et spé­cialement pour les chrétiens de ce vingtième siècle dans lequel nous vivons, car il y a chez les hommes de ce siècle, et même chez les chrétiens de ce siècle, une propension parfois avouée, et d'autres fois sé­crète, à essayer de biaiser avec la foi, de chercher des compensations à la foi, à cette nuit obscure de la foi. Nous assistons à ce qu'on appelle un réveil du reli­gieux. Réveil du religieux dont il faut bien se méfier car il n'est probablement pas très chrétien, en tout cas pas évangélique, car ce que l'on désigne la plupart du temps sous ce nom, c'est un mélange de religiosité, c'est-à-dire de perception que la science exacte ne suffit pas, que l'irrationnel a ses droits, qu'il faut aller au-delà des évidences scientifiques, un mélange de cette religiosité avec une volonté encore très profonde d'obtenir des preuves, d'obtenir des démonstrations.

Si vous participiez à l'une ou l'autre de ces sectes qui nous côtoient, si vous alliez chez les Rose-croix ou dans une autre organisation d'anthroposo­phes, de théosophes ou que sais-je encore, vous seriez frappés par le désir qu'il y a d'introduire à l'intérieur du prétendu spirituel, du prétendu religieux, des for­mes de preuves, de recherche de preuves. Ce qui fas­cine ces gens, c'est ce qui a l'air d'être scientifique, même si cela ne n'est pas vraiment. Alors on cherche des prophéties qui ont annoncé les événements, on cherche des explications pseudo-scientifiques à des événements incompréhensibles. Pensez au triangle des Bermudes, à toutes ces sornettes dont on nous ressasse les oreilles, qui supposent je ne sais quelles forces paramagnétiques, paradivines qui s'exerce­raient à tel ou tel endroit, et qui fonctionneraient de la même manière que l'électricité, le magnétisme ou toutes ces forces que la science a déjà cataloguées. En réalité, on traite le spirituel comme une force de la nature que la science n'a pas encore su dominer, dont elle n'a pas encore su faire l'investigation, mais qui est du même ordre et du même genre. Et ainsi, on cher­che toujours à avoir des assurances, à avoir des preu­ves, à pouvoir démontrer le spirituel.

De même, quand on lit des livres comme "La vie après la vie", où l'on essaie de vous expliquer, de manière parascientifique, par des témoignages et des expériences qui sont quasiment démontrables, ce qui se passe après la mort, comment après la mort on trouve un grand bonheur ou l'impression de tomber dans un tunnel ou de rencontrer quelqu'un, ou d'être confronté à une grande lumière, toutes sortes de cho­ses qui donnent à la réalité spirituelle des apparences d'une réalité habituelle que l'on pourrait ainsi domes­tiquer, sur laquelle on pourrait avoir prise.

Je crois que cela est une sorte de propension de l'homme moderne qui atteint tous les hommes du vingtième siècle et nous aussi, car je pense qu'il y a aussi dans une certaine exagération de besoin de tou­cher des guérisons, de voir des miracles, d'avoir droit à des révélations particulières, des icônes qui suintent je ne sais quel liquide plus ou moins parfumé, on cherche partout à avoir des preuves du surnaturel. Je ne dis pas qu'Il n'y a pas eu d'authentiques apparitions de la Vierge à Lourdes ou ailleurs. Je ne dis pas que la Vierge ne parle pas. Il y a un désir de multiplier ces manifestations de toucher, d'avoir comme des preuves que la vierge nous parle, que Dieu existe, que Dieu est là, des preuves tangibles, des preuves quasiment scientifiques de cela qui n'est pas un désir sain. Cette propension exagérée est un peu malsaine. Quand on fait passer tout cela avant la foi, on n'est plus en conformité avec l'évangile, et c'est cela que saint Jean de la Croix veut toujours nous rappeler.

Bien sûr, Dieu nous aime et peut, à certains moments, par délicatesse pour nous et par pitié pour notre faiblesse, guérir telle maladie, Dieu peut aussi, à cause de son amour, envoyer la vierge ou un ange pour nous apporter consolation. Mais, remarquez-le bien, quand la Vierge parle à Lourdes et dans les en­droits authentifiés par l'Église, elle n'apporte pas de révélation nouvelle, elle se contente de rappeler l'évangile, de redire les mots mêmes de l'évangile, cet appel à la conversion que Jésus et déjà Jean-Baptiste avaient affirmé. Ce n'est pas le besoin de savoir des choses nouvelles qui doit nous conduire, mais le be­soin de transformer notre cœur, de mettre notre cœur au diapason de l'évangile. C'est cela qui peut nous conduire à Lourdes ou ailleurs, en pèlerinage.

Alors vivons vraiment dans la foi. Acceptons cette nudité, cette obscurité de la foi, car la transcen­dance du mystère de Dieu qui est le centre même de ce que nous croyons est à ce prix. Sans cela, nous risquons toujours un peu de ramener le mystère de Dieu à notre portée, de le mettre sous nos prises et de vouloir le rendre tellement humain que nous lui enle­vons toute sa profondeur, toute sa densité et sa lu­mière et sa splendeur.

Que saint Jean de la Croix nous apprenne à vivre dans cette nuit "plus sûre que la lumière du midi où Celui-là m'attendait que je connaissais déjà. O nuit, toi qui m'as guidé, O nuit plus belle que l'aurore, O nuit de la foi, toi qui seule as uni l'aimé avec son Aimé, l'aimé en son Aimé transformé."

 

AMEN