LUTHER ET JEAN DE LA CROIX

1 Co 2, 1-10 a ; Lc 9, 22-26.
St Jean de la Croix - (14 décembre 2009)
Lundi de la troisième semaine de l'Avent
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

La tentation de l'angoisse

M

ême s'ils ont deux générations d'écart, Luther est né vers 1485, Jean de la Croix en 1542, ces deux personnages ont beaucoup de points communs mais aussi des différences essentielles. Je crois qu'on gagne à les comparer. Tous deux vivent dans un siècle où l'ancien monde semble s'écrouler, où une nouvelle manière de voir et de penser l'homme s'esquisse doucement mais n'a pas encore trouvé ses véritables repères. Tous les deux, par leur œuvre, vont y contribuer puissamment et tous les deux sont des mystiques, car Luther est un mystique, saint Jean de la Croix, il n'y a pas besoin de le démontrer.

Pourquoi sont-ils mystiques ? Parce que l'instabilité du monde dans lequel ils vivent les invite tous les deux à découvrir à quel point l'homme est instable face au mystère de Dieu. C'est un grand point commun chez l'un et l'autre. Tous les deux ont découvert que le mystère de Dieu ne se mettait pas en formules, à peine en images, mais les images chez l'un comme chez l'autre sont toujours géniales et très éclairantes, mais surtout ils ont fait l'expérience que rencontrer Dieu était quelque chose de fondamentalement déstabilisant, et qui fait que l'homme à un certain moment ne s'y retrouve plus.

Saint Jean de la Croix, dans un très beau texte, explique que le mystère de Dieu ressemble à une mine. On travaille sous terre, on explore, il y a des filons, quand on a trouvé un filon, cela enchaîne sur un autre, de telle sorte qu'à tout moment, on se sent comme perdu, guidé dans une obscurité absolument inquiétante. On recherche sans cesse, et dès qu'on a trouvé un filon, on est déjà sur la piste d'un autre et cela ne s'arrête jamais. Luther a fait une expérience analogue, lui aussi a découvert ce caractère plutôt inquiétant de l'absolu de Dieu. C'est le jeune Luther qui au moment de célébrer sa première messe n'ose pas dire les paroles de la consécration, parce qu'il se demande qui est-il (ce sont ses termes), pour avoir un tel pouvoir sur le Corps du Christ.

L'un et l'autre sont vraiment les contemporains de leur siècle, un siècle déstabilisé, inquiétant, un siècle qui découvre des vastes espaces de savoirs, de connaissances, et les vastes espaces du monde à découvrir, c'est l'époque des grandes découvertes, et qui en même temps sont comme fascinés par cet immense espace mystique qui s'ouvre à eux.

La différence ? Il y en a beaucoup, mais je voudrais attirer l'attention sur une seule. L'un comme l'autre sont des gens qui ont souffert. Luther a beaucoup souffert. C'était un angoissé, un inquiet et il a même passé une nuit, et à cette époque-là cela voulait dire beaucoup, une nuit au moment de la Diète de Worms où il était sous a garde des sbires impériaux, et où il a vraiment pensé que le lendemain, il allait être jugé, exécuté et brûlé. Ce n'est pas tout à fait ordinaire comme souffrance, et même s'il a survécu et qu'après à certains moments il s'est donné un petit peu de bon temps et de récupération, en réalité, c'est quand même un homme qui a beaucoup souffert. Saint Jean de la Croix a aussi souffert des mêmes pouvoirs, il a souffert de l'Inquisition, il a été inquiété, mis en geôle, il en a vu de toutes les couleurs, et à cette époque-là, les prisons de l'Inquisition espagnole étaient bien pires que la prison de Luynes, donc tous les deux ont beaucoup souffert. La différence, c'est que Luther a fait de sa propre souffrance et de son angoisse un matériau théologique.

Chez Luther, on peut dire que c'est le père de la modernité angoissée, c'est-à-dire l'homme face à l'angoisse de son salut, qui se demande si vraiment Dieu peut le sauver, s'il est sauvé, s'il est prédestiné, et la machine se met en route. Autrement dit, chez Luther, la méditation réelle sur la souffrance et sur l'angoisse qui la génère, est véritablement un matériau théologique. Il se demande vraiment quel est le sens de cette souffrance, si elle peut lui donner une sorte d'indice de son salut.

Chez Jean de la Croix, sa propre souffrance comme telle n'est pas un problème théologique. Son vrai problème c'est de contempler et d'entrer dans la souffrance du Christ. Il y a en a un pour qui la compréhension de la souffrance est une sorte d'enfermement dans l'angoisse, dans l'incertitude, dans la peur, et finalement l'angoisse d'être sauvé ou pas. Tandis que chez l'autre, l'expérience de la souffrance, tout aussi réelle et profonde que chez Luther, l'amène à se dire : en réalité, le sens de cette souffrance, c'est que je puisse sonder et participer à la souffrance du Christ. Chez Luther, sa souffrance l'a réinterrogé sur lui-même, l'a replié sur lui-même, et chez Jean de la Croix, la même expérience de la souffrance et sans doute aussi d'une certaine angoisse, l'a ouvert à la possibilité de communier au mystère de la souffrance du Christ.

Le résultat c'est que chez Luther la souffrance est quelque chose de fondamentalement mauvais qui éloigne de Dieu et est le signe d'un certain égarement et d'une incertitude, et n'est pas un moyen de communion avec le Christ, c'est la grâce seule qui sauve comme de l'extérieur.

Chez Jean de la Croix au contraire, la souffrance tout aussi peu recommandable, parce qu'il ne faut pas chercher la souffrance pour la souffrance, est une porte ouverte sur le mystère de la souffrance du Seigneur pour tous les hommes et le salut de chacun d'entre nous.

Cela a donné deux orientations fondamentalement différentes. C'est sur ces deux interrogations que nous vivons encore aujourd'hui. Le monde moderne, contemporain est au cœur même de cette question. La question de la souffrance et du mal reste profondément ancrée dans la conscience moderne et dans l'héritage du christianisme. Tantôt vous avez des gens pour qui la souffrance est celle réalité dans laquelle on est enfermé et on n'arrive pas à en sortir, d'où son caractère angoissé, et pour d'autres, la souffrance peut devenir un chemin bien obscur, bien difficile, mais une ouverture sur la communion avec le Principe même de notre salut qui est le Christ.

 

AMEN