LE POÈTE DES NUITS
1 Co 2, 1-10 a ; Lc 9, 22-26.
St Jean de la Croix - (14 décembre 1984)
Vendredi de la deuxième semaine de l'Avent
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Saint Jean de la Croix
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aint Jean de la croix, en même temps qu'un guide pour les âmes à la recherche de Dieu, a été un grand poète. Ses ouvrages, par lesquels il indique le chemin pour aller à la rencontre de Dieu sont les commentaires de ses propres poèmes. L'itinéraire que saint Jean de la croix propose à ceux qui veulent parvenir à la communion la plus intime avec Dieu se déploie dans quatre ouvrages successifs dont les titres sont extrêmement suggestif de leur contenu.
Le premier s'intitule : "La montée du Mont Carmel". Saint Jean de la croix y montre comment nous devons sans cesse monter, dépasser ce que nous croyons déjà avoir atteint, comment Dieu nous appelle toujours plus loin, à un détachement toujours plus profond de nous-même, comment on n'a jamais fini de sortir de soi-même et de s'élever au-dessus de ce qui nous attache, nous retient et, en quelque sorte, nous englue dans la recherche de notre propre moi.
Le deuxième livre s'intitule : "La nuit obscure". Saint Jean de la croix y montre comment, par ce détachement de nous-mêmes, nous nous trouvons comme dans la nuit : la nuit de la foi, mais aussi la nuit d'un certain vide intérieur qui vient précisément de ce que quittant nos propres soucis, quittant nos propres désirs, nos propres passions, nous nous trouvons comme en suspens intérieurement et comment il faut accepter que ce détachement nous laisse ainsi dans une sorte de vide pour que Dieu puisse, ensuite, venir nous remplir et nous combler. Et d'une certaine manière cette nuit obscure dans laquelle nous met la recherche de Dieu, cette nuit obscure est déjà présence de Dieu. Saint Jean de la croix n'est pas le seul à avoir comparé la foi à une nuit, tant il est vrai que nous ne pouvons pas, ici-bas connaître le Seigneur face à face, que la démarche de notre foi reste toujours obscure et que c'est, en quelque sorte, à tâtons que nous marchons vers Dieu, et que le mystère de Dieu nous reste toujours impénétrable. Pourtant, déjà, en acceptant cette nuit en acceptant de ne pas chercher des appuis humains, des explications humaines, en consentant à ne pas chercher une démonstration du mystère de Dieu mais en acceptant que ce mystère nous dépasse, nous sommes déjà, en quelque sorte, introduits dans ce mystère et absorbés par lui.
Voici, dans le poème de la Nuit Obscure quelques-une des phrases que saint Jean de la croix propose à notre méditation et à notre prière : "Par une nuit obscure, ardente, d'un amour plein d'angoisse, par quel bonheur je sortis de moi-même sans être vu, ma maison étant désormais dans la paix."
C'est donc après avoir fait la paix à l'intérieur de nous-mêmes que nous sortons de nous-mêmes, que nous acceptons de quitter cette quotidienneté de nos soucis, de nos préoccupations et des plaisirs que nous nous donnons, pour découvrir le bonheur véritable dans cette nuit obscure mais qui est déjà ardente, brûlante d'un amour, un amour plein d'angoisse, c'est-à-dire plein de désir, plein d'attente.
"Au sein de la nuit bénie, en secret car nul ne me voyait, ni moi je ne voyais rien, sans autre lueur ni guide, si ce n'est celle qui brûlait dans mon cœur." Effectivement, dans la foi, nous ne voyons rien, nous n'avons aucune chose sur laquelle nous appuyer, si ce n'est cette lueur qui est dans notre cœur, qui est la lueur qui brûle en nous, qui est le désir de l'amour de Dieu. "Et cette lueur me guidait, plus sûre que celle du plein midi, jusque là où m'attendait Celui-là que je connaissais déjà. O nuit, toi qui m'as guidé, ô nuit plus aimable que l'aurore, ô nuit, toi qui as uni l'Aimé avec son Aimée, l'aimée en son Aimé transformée."
La transformation de notre vie en présence de Dieu ne se fait pas dans des révélations, des illuminations, dans de grandioses transports de ferveur, mais dans l'acceptation de la foi, dans l'acceptation de cette nuit, dans l'acceptation de cette marche à tâtons. Et c'est là que se révèle l'amour qui est dans notre cœur, et c'est cette nuit qui, obscurément, sans manifestation extérieure, produit déjà une première transformation de notre être par la présence de Celui qui nous aime.
Aussi la troisième étape que propose saint Jean de la croix s'appelle : "Le cantique spirituel". Ce poème s'inspire du livre de la Bible le Cantique des cantiques. Voici quelques commentaires de saint Jean de la croix. "Où t'es-Tu caché, ô Toi mon Ami ? Toi qui m'as laissé dans le gémissement ... Comme un cerf tu as fui, ayant blessé mon cœur. Après Toi je suis sorti en criant. Et voici que Tu étais parti. En répandant mille grâces, Il est passé parmi nous en grande hâte, posant sur nous son regard, et d'un reflet de son visage, Il nous a laissés revêtus de sa beauté."
Le Cantique spirituel de saint Jean de la croix, c'est le chant du désir, c'est le chant de l'âme qui, ainsi vidée d'elle-même, démunie, dépouillée, dans la nuit, est prise d'un immense élan vers Celui qu'elle aime, vers Celui qui est son Aimé et qu'elle cherche, et qu'elle veut rejoindre. Et partout, elle recherche les reflets de ce visage qui nous a laissés, déjà, revêtus de sa beauté, de sa présence. Et voici que ce désir va plus loin encore : "Découvre-moi Ta présence ! Que la vision de ta beauté me tue ! Celui qui est en peine à cause de l'amour ne peut pas guérir, tu le sais, si ce n'est en présence du Visage de celui qu'il aime."
Ainsi saint Jean de la croix nous apprend à creuser en nous ce désir de Dieu qui ne nous laissera pas de repos tant que nous ne l'aurons pas rencontré vraiment. Et c'est pourquoi le dernier ouvrage de Saint Jean de la croix s'appelle : "La vive Flamme d'amour". Le poème qu'il commente commence par ces mots : "O flamme vive d'amour, qui blesses avec tendresse, De mon âme le centre le plus secret, Toi qui n'as plus aucune rigueur, Achève, si tu le veux, brise la toile qui nous sépare encore de cette rencontre de bonheur."
C'est un appel à la mort pour, enfin, pouvoir étreindre, au-delà de ce voile qui nous sépare encore de Celui que nous aimons, pour pouvoir atteindre véritablement la contemplation de Dieu face à face.
Ainsi, par la prière, telle que nous l'enseigne Saint Jean de la croix, toute notre vie est une préparation à la béatitude, toute notre vie est un désir nocturne, mais qui finit par remplir totalement notre vie, un désir de rencontrer Dieu. Nous ne sommes peut-être pas tous des mystiques comme Saint Jean de la croix, mais pourtant ce que Saint Jean de la croix nous conseille s'adresse à tous car à chacun d'entre nous, ce désir est proposé, et ce désir est la seul véritable chose fondamentale de notre vie. A quoi cela servirait-il d'être chrétien si ce n'était pas pour désirer connaître Dieu, le voir, le rencontrer ? si ce n'était pas pour être rempli de cet élan vers le Seigneur. A quoi cela servirait-il d'être chrétien si ce n'était pas pour nous dépouiller de nous-mêmes, de tout cet encombrement qui est en nous, afin de faire le vide et la nuit pour pouvoir, en vérité, nous diriger, pas à pas vers le Seigneur.
Que saint Jean de la croix nous apprenne, dans l'humble prière qui est la nôtre, et saint Jean de la croix n'a jamais parlé de prière extraordinaire, mais de prière très modeste, très dépouillée, très silencieuse, très aride. Que dans l'humble prière, peut-être difficile qui est la nôtre, saint Jean de la croix nous apprenne à attendre vraiment le Seigneur et à véritablement le désirer, jusqu'à ce que ce désir soit si fort en nous que, véritablement, il comble déjà notre cœur, même si c'est dans l'attente.
AMEN