SAINT JEAN DE LA CROIX
1 Co 2, 1-10 a ; Lc 9, 22-26.
St Jean de la Croix - (14 décembre 1983)
Mercredi de la troisième semaine de l'Avent
Homélie du Frère Michel MORIN
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aint Jean de la Croix est probablement un des plus grands poètes chrétiens mystiques. A la suite de l'évangéliste saint Jean, dont il portait le nom, il a chanté de façon sublime cet amour de Dieu qui, comme un feu, vient dévorer le cœur d'un homme et illuminer toute sa vie. Lui qui, dans son ordre s'appelait Jean de Saint Matthias, a voulu s'appeler Jean de la Croix, prenant, lui aussi comme l'apôtre Jean, la croix du Christ, puisque, à l'image de son patron, il est resté toute sa vie au pied de la croix du Christ.
Deux titres de ses poèmes peuvent nous révéler un petit peu quelle fut sa personnalité humaine et spirituelle : "La Nuit Obscure" et "Vive Flamme d'amour". Saint Jean de la Croix est un homme qui a beaucoup souffert par les autres hommes et spécialement ses frères religieux. Il voulait, avec l'aide de sainte Thérèse, réformer cet ordre, il voulait que ses religieux puissent vivre de façon plus profonde et plus authentique le mystère de Dieu, sans compromission avec l'esprit du monde. Ses frères ne l'entendaient pas ainsi et plusieurs fois ils l'ont tracassé, ils l'ont persécuté jusqu'à l'enfermer pendant neuf mois dans un couvent, pour qu'il ne les embête pas. Et le prieur de son dernier couvent manifestera beaucoup de méchanceté envers Jean de la Croix.
Cet homme qui a souffert de la part des autres à cause de la croix et de l'amour du Christ, a connu cette "Nuit Obscure" de l'abandon des autres, de l'incompréhension, de la difficulté à cause de la foi. Il a connu aussi cette nuit obscure de celui qui perd sa vie à cause du Christ : "Celui qui perdra sa vie, à cause de Moi, la trouvera !" Et cette nuit obscure, c'est celle où il se perd lui-même, où il ne se regarde plus lui-même, où lui-même et tout ce qu'il fait dans sa vie ne compte plus puisque tout est pris dans l'amour de Dieu, puisque tout est pris dans la miséricorde de Dieu. L'expérience spirituelle de Jean de la Croix est celle de la "Nuit Obscure" et celle du "Néant", du "Rien". Et, à l'intérieur même de ces difficultés venues de l'extérieur, de la conversion, de la réforme intérieure, personnelle, il a également vécu, en même temps dans une même force, dans une même réalité, le mystère de la Résurrection.
Nuit obscure, vive flamme d'amour. Ce mystère de la Résurrection du Christ est intimement lié à celui de sa mort, à celui de la croix. Saint Jean de la Croix a vécu, de façon intense, de façon aiguë, et dans une lucidité extraordinaire, cette résurrection du Christ qui, comme un feu, vient dévorer sans rien détruire de la vie humaine, mais Il vient la purifier. La Résurrection du Christ ne détruit pas ce que nous sommes, elle vient purifier ce que nous sommes, pour que ce que nous sommes soit tout entier pris dans cette flamme d'amour qui devient, en nous, source de chaleur, source de lumière et qui nous fait sortir de nous-mêmes et nous fait entrer dans le mystère de Dieu.
Trop souvent, nous vivons les mystères du Christ de façon séparée, de façon successive dans notre vie. Nous avons nos moments de croix, nos moments de passion, nos moments de nuit obscure, puis nous passons aux moments de résurrection, de transfiguration où nous sommes plus sensibles et plus heureux de cette "Vive Flamme d'amour" que Dieu nous donne, que Dieu nous fait sentir parfois de façon presque sensible. Nous vivons cela de façon séparée. Dans notre vie chrétienne, nous n'arrivons pas à vivre le mystère de la souffrance, le mystère de la difficulté, le mystère du don de sa propre vie, le mystère de l'incompréhension, à l'intérieur même de la lumière de la résurrection. Et c'est peut-être pour cela que nous avons tant de mal à vivre ces moments de souffrance, de passion où il faut vraiment prendre sa croix, et où la croix pèse sur notre épaule jusqu'à faire que nous perdons notre propre vie, parce que, parfois, cette croix nous écrase et qu'il n'y a que Dieu qui peut recueillir notre propre vie dans sa miséricorde. Et d'un autre côté, nos moments de transfiguration, nos moments de joie spirituelle où nous avons l'impression et la certitude que Dieu se fait comme une clarté, comme une lumière en nous, à ce moment-là, nous évacuons ou nous oublions tout le mystère de la croix, tout le mystère de la souffrance, tout le mystère de don de Dieu et du don de notre vie.
Et c'est cela que Saint Jean de la Croix peut nous apprendre, à chacun de nous personnellement, que le mystère de Dieu ne se sépare pas, que la croix du Christ, dans notre vie, est déjà, au moment même où nous la vivons, le mystère de sa Résurrection, et que, s'il y a bien une "Nuit Obscure", cette nuit obscure est quand même, de façon peut-être difficile à saisir par notre intelligence, mais en réalité elle est illuminée par cette vive flamme de l'amour de Dieu.
Saint Jean de la Croix peut nous apprendre que cette vive flamme, quand elle brûle en nous, elle brûle, c'est-à-dire elle purifie, elle nous fait passer par l'épreuve de la Passion, par l'épreuve de la mort, par l'épreuve de la purification. Il y a la lumière. Il y a la brûlure. Il y a la brûlure qui purifie par le feu de cette lumière. Tout cela c'est l'expérience chrétienne qui est indissoluble, que l'on ne peut pas diviser.
Alors demandons à saint Jean de la Croix, que, parce que lui-même a vécu cela de façon intense, de façon extrêmement forte, de façon lumineuse et de façon si difficile, que nous aussi dans notre vie de chaque jour, que nous aussi dans nos passions quotidiennes, dans nos résurrections quotidiennes, nous puissions vivre en même temps cette brûlure et cette lumière, cette "Nuit Obscure" et cette "Vive Flamme d'amour". Alors, nous pourrons n'avoir qu'un seul cantique, qu'un seul cantique spirituel, un cantique qui aura des accents de joie et qui aura en même temps des appels à la miséricorde et au secours. Mais n'ayons pas deux langages, selon les expériences de notre vie. Essayons d'unifier notre vie dans le mystère même du Christ, ce mystère qui est un mystère incessant de croix et de résurrection, et de résurrection parce que c'est un mystère de crucifixion, de purification, de nuit. Or c'est vraiment dans la "Nuit Obscure" que la Résurrection a jailli, de même que cela a été dans la nuit obscure de Bethléem que la lumière du Christ est venue. Demandons spécialement à saint Jean de la Croix, nous qui allons vers la fête de Noël et qui allons vers la fête de notre résurrection personnelle à chaque fois que nous vivons cette mort du Christ, que nous puissions vivre tout cela dans un même mouvement et que, de notre cœur, de notre vie, puisse jaillir un seul cantique, celui de l'obscurité de la croix, de l'incompréhension de la souffrance peut-être, mais qui est en même temps, celui de la "Vive Flamme" de l'amour de Dieu qui nous brûle et qui nous purifie, et qui nous fait entrer dans son Royaume.
AMEN