LA MONTÉE DU CARMEL

1 Co 2, 1-10 a ; Lc 9, 22-26.
St Jean de la Croix - (14 décembre 1981)
Lundi de la troisième semaine de l'Avent
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

C

 

elui qui veut venir à ma suite doit prendre sa croix chaque jour". Nous célébrons aujourd'hui saint Jean de la Croix qui est pour nous le type même du renoncement, de cet abaissement jusqu'à une sorte d'anéantissement de soi-même, pour que, dans le détachement absolu, la croix du Christ seule règne dans la vie. Penser à Jean de la Croix nous fait parfois un peu peur. Car c'est la croix même du Christ dans toute sa nudité, dans tout son absolu qui nous est ainsi mise devant les yeux. Saint Jean de la Croix qui est un poète a écrit de nombreux poèmes sur la marche de l'âme vers Dieu et la rencontre de l'âme avec Dieu, a commenté ces poèmes et le premier livre de commentaires s'intitule "La Montée du Carmel". Il y montre comment toute la vie n'est que cette ascension rude, décapante, par laquelle nous abandonnons progressivement tout ce qui nous attache à nous-mêmes, à ce monde, aux richesses extérieures et intérieures dans lesquelles nous pourrions nous complaire et qui pourraient être un obstacle entre nous et le Seigneur qui veut nous rencontre. Cette montée du Carmel est une montée rude, dont on se sort pas indemne, mais dans laquelle, peu à peu, tout ce à quoi nous tenons, nous est arraché. On débouche alors dans ce que saint Jean de la Croix appelle la "Nuit obscure," cette nuit qui n'est pas la nuit du péché, mais la nuit de la foi. C'est la nuit où toutes nos facultés se trouvent comme mises en suspens, où nous n'avons plus la possibilité, ni de sentir, ni de désirer mais où toutes choses sont comme éteintes en nous. Et cette nuit obscure absolue, c'est bien l'épreuve suprême à laquelle saint Jean de la Croix dit qu'il n'est pas possible d'échapper.

Pourtant, derrière ces symboles si rigoureux de cette montée laborieuse au Carmel, de cette nuit absolue dans laquelle on s'enfonce apparemment sans espoir de lumière, derrière ces symboles ce que saint Jean de la Croix veut nous dire, ce à quoi il veut nous introduire, c'est au bonheur de l'amour. S'il est si exigeant pour lui-même et pour nous, c'est parce que ce à quoi il veut nous conduire est extraordinaire et dépasse tout ce que nous pourrions imaginer et à nous forte raison ce que nous pourrions vouloir ou mériter. Ce à quoi saint Jean de la Croix veut nous conduire, il l'explique dans ses deux derniers livres "Le Cantique Spirituel". Ce cantique, c'est l'exultation de l'âme libre, de l'âme sans entraves, que plus rien ne retient, qu'aucun attachement, aucun lien ne tient captive, cette âme qui peut chanter et danser de joie avec son Seigneur, parce qu'elle a tout oublié, elle a tout laissé, elle a accepté d'être dépouillée de tous afin que Dieu seul soit tout pour elle.

Et au-delà de ce cantique spirituel de la rencontre, ici-bas, de l'âme avec son Seigneur dans la prière et dans l'extase, il y a encore un dernier chapitre : "La vive flamme d'amour" quand Dieu vient achever de consumer tout notre être comme un feu qui brûle et qui nous transforme en chaleur, en lumière, en éclat, en splendeur divine.

Bien loin donc que saint Jean de la Croix soit le prophète de la dureté, qu'il veuille nous conduire vers l'aridité, le but qu'il nous propose, parce qu'il l'a lui-même entrevu et que Dieu l'a conduit sur ce chemin, ce but est tout de splendeur, de lumière et de flamme. C'est cet amour dévorant, cet amour illimité de Dieu. Mais pour pouvoir connaître le bonheur de Dieu, il faut savoir le rechercher, l'attendre et pour cela ne pas nous laisser saisir et séduire par tous les faux bonheurs que le monde ne cesse de nous proposer pour nous faire trébucher, nous faire dévier de cette voie royale qui, de dépouillement en dépouillement, nous conduit au parfait bonheur.

C'est là simplement, tout simplement le mystère même qui est au centre de notre foi chrétienne, qui est le mystère de la Pâque du Christ. Saint Jean de la Croix n'a pas voulu faire autre chose, n'a pas voulu dire autre chose que ce que le Christ a vécu et ce que le Christ a fait. Entrer dans la nudité de la mort, dans la nudité du don absolu de soi, dans le dépouillement total de soi pour déboucher dans l'exultation de la résurrection. Si saint Jean de la Croix nous dit cela de façon abrupte, c'est parce que le Christ l'a vécu de façon abrupte lui-même et qu'il n'y a pas d'autre chemin que celui de cette croix pour entrer dans la lumière de la résurrection pascale.

Frères et sœurs, il ne faut pas que nous nous laissions impressionner par la crainte, par la peur, par la nuit qui fait peur, il faut que nous sachions qu'il n'y a de nuit que pour la lumière, il n'y a de mort que pour la vie, il n'y a de passion que pour la résurrection. Aussi bien, dès lors que Saint Jean de la Croix annonçait cette nuit, elle était déjà toute remplie de la lumière de Dieu. Voici quelques phrases du poème de saint Jean de la Croix sur la nuit obscure : "Au sein de la nuit bénie, en secret, Car nul ne me voyait. Ni moi-même je ne voyais rien, Sans autre lueur ni guide hormis celle qui brûlait dans mon cœur, Et celle-ci me guidait plus sûre que la lumière de midi Où m'attendait celui-là que je connaissais déjà Sans que rien en ce lieu ne parût encore. O nuit, toi qui m'as guidé, O nuit plus aimée que l'aurore, O nuit toi qui as uni l'aimé avec son aimé L'aimé en son aimé transformé."

Chacun d'entre nous, d'une manière ou d'une autre, que ce soit par fidélité à l'appel de Dieu, que ce soit à cause des évènements, des souffrances et des douleurs de la vie, nous entrerons un jour ou l'autre nous sommes déjà entrés dans cette expérience de la nuit. Sachons que cette nuit est celle qui conduit l'aimé vers son fiancé, qui conduit l'aimée vers son aimé, qui transforme l'aimée en son aimé. Sachons que quand la souffrance, le doute, l'obscurité s'abattent sur nous, c'est que l'Aimé est là, le Bien-Aimé est tout proche et que Il veut nous transformer en Lui, mais ceci ne peut se faire qu'à travers cette nuit bénie où nous perdons pied, où nous perdons trace, où nous ne savons plus où marcher. Et je crois que, en ces jours où tant de nos frères entrent dans la nuit, dans la nuit de la persécution, dans cette nuit où, peut-être leur foi va être mise à l'épreuve, où ils vont être apparemment séparés de leur Seigneur, où ils n'auront plus aucun recours plus rien à quoi se raccrocher, prions pour que cette nuit si douloureuse si crucifiante soit une nuit bénie, dans laquelle ils soient l'Aimé transformé en son Bien-Aimé.

 

AMEN