L'IMMACULÉE CONCEPTION COMBLÉE DE GRÂCE

Gn 3, 9-15; Ep 1, 3-12; Lc 1, 26-31
Immaculée conception - (8 décembre 2001)
Samedi de la première semaine de l'Avent
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

V

ous savez frères et sœurs que cette fête de l'Immaculée Conception, que nous célébrons avec beaucoup de ferveur et beaucoup de bonheur, est en réalité un véritable casse-tête théolo­gique, puisque précisément, jamais les théologiens n'ont réussi à donner des principes de solutions satis­faisants pour expliquer comment la Vierge Marie pouvait être purifiée par les mérites de la Passion de Jésus, avant même qu'ait eu lieu cette Passion. En effet, vous avez déjà remarqué que la plupart du temps, les effets suivent les causes et c'est très rare, c'est même impossible qu'un effet précède la cause qui est cause de cet effet. Donc, c'est un peu le monde à l'envers. Vous me direz que c'est normal, c'est un mystère, moins on y comprend quelque chose, mieux on se porte, plus on est certain d'être effectivement dans l'indicible du mystère, mais enfin, cela reste un peu compliqué. C'est pour cette raison d'ailleurs qu'on a mis tellement de temps à proclamer ce dogme, parce que c'est si difficile que cela paraît à la limite de l'ir­rationalité.

De toute façon, je crois que sur le sujet, on en sortira jamais. Personnellement, ce sur quoi je vou­drais réfléchir quelques instants avec vous, ce n'est pas sur ce problème-là parce qu'à mon avis, c'est un peu mal barré quand on l'aborde comme cela, mais c'est sur le pourquoi de l'Église qui a dit que Marie dès le premier moment de sa conception, de sa conception à elle, pas du moment où elle a conçu le Fils de Dieu, mais de sa conception à elle, quand elle a été engendrée selon la tradition d'Anne et Joachim. Comment se fait-il qu'à ce moment-là, elle a pu être conçue sans le péché originel ? Je crois que ce qui constitue l'attitude de l'Église vis-à-vis de cela, est assez simple. Quand Dieu sauve, Il sauve des pé­cheurs, et nous, c'est généralement par ce biais-là que nous comprenons le salut. Pour nous, le salut, c'est être sauvés alors qu'on est dans le péché. Nous, nous voyons toujours le salut du point de vue des bénéfi­ciaires : c'est parce que nous sommes pécheurs que nous avons besoin d'être sauvés, c'est parce que nous sommes pécheurs que Dieu se tourne vers nous et vient nous sauver. Par conséquent, nous verrons tou­jours le problème du salut de ce point de vue-là.

Mais, pardonnez-moi la prétention, si on se met du point de vue de Dieu, Dieu veut bien sauver des pécheurs, mais peut-Il sauver "par" le péché ou "par" les pécheurs ? C'est une autre affaire. Que Dieu veuille sauver ce qui est mal, ce qui est péché, ce qui est faillible, ce qui s'est détourné de Lui, etc…, ça va, car le salut est "pour" les pécheurs, mais peut-on concevoir le salut "par" le pécheur ou "par" le péché ? Est-ce que ce qui est mal et défaillant, est-ce que ce qui est pécheur peut apporter le salut ? Normalement, non. Donc, il y a deux manières d'aborder le salut : il y a le point de vue du bénéficiaire, le point de vue du consommateur, c'est-à-dire, je bénéficie du salut et j'en profite. Et puis, il y a le point de vue du produc­teur, et le point du vue du producteur et du consom­mateur ne sont pas toujours exactement les mêmes. Or là, nous fêtons le salut du point de vue du produc­teur. Si Dieu veut apporter le salut au monde, et-ce que le moyen de salut, le producteur de salut, l'outil de salut, peut d'une manière ou d'une autre être mar­qué par le péché ? Et bien, Dieu a décidé que non. Et il a voulu qu'à partir du moment où le moyen de salut arrive dans le monde, il ne se serve que de moyens "sains" et "saints". Il a voulu que tout ce qui servirait au salut soit saint. Et comme Il a voulu s'incarner, et comme Il a voulu prendre chair de la vie, de l'exis­tence d'un corps de femme, Marie, il fallait que ce moyen à ce titre-là, de salut, la possibilité pour Marie d'être femme et Mère de Dieu soit totalement saint.

Après, on explique comme on peut, mais c'est cela que ça veut dire. Dieu a voulu qu'au moment où le salut revient sur la terre, le moyen concret, physi­que de l'Incarnation, c'est-à-dire le corps, l'âme, la liberté de la Vierge Marie, soit totalement déjà sous l'action du salut. C'est cela que nous croyons. Nous croyons que Marie, d'une façon spéciale, on appelle cela un privilège, à condition qu'on comprenne que ce n'est pas un privilège qu'on pourrait abolir la nuit du 4 août 89, c'est un privilège, ce qui veut dire qu'elle a un rôle unique, spécial, dans le salut, et pour accomplir ce rôle, elle ne peut pas avoir une quelconque compli­cité avec le mal. C'est cela fondamentalement qu'on a voulu dire. Pour expliquer, on essaiera d'ébaucher toutes les théories théologiques que l'on veut, mais en fait, c'est encore une fois, et cela nous ramène tou­jours au même problème, c'est que l'Immaculée Conception, comme toutes les fêtes de la Vierge Ma­rie, ne nous tourne pas vers elle pour elle-même, mais elle nous ramène au problème du salut par le Christ. C'est pour cela qu'on choisit ce texte de saint Paul : "Ceux qu'il a prédestinés", or Marie a été prédestinée à deux choses, premièrement à bénéficier du salut, car elle a été sauvée même si c'est d'une façon encore plus radicale que nous, parce que nous, nous naissons pécheurs et nous devenons saints par le baptême, tan­dis que pour notre tradition chrétienne la Vierge Ma­rie est baptisée dès le moment de sa conception. Donc, elle est bénéficiaire du salut du point de vue du don du salut, mais par l'aspect même où elle a à colla­borer activement à ce salut, en acceptant d'être la Mère de Dieu, en donnant la vie à son Fils, il faut que de ce point de vue-là, elle soit totalement sainte, qu'elle soit un instrument total et plénier de sainteté dans les mains de Dieu. C'est pour cela aussi qu'on lit cet évangile de l'Annonciation parce qu'il dit les deux choses : "Comblée de grâces", ce qui veut dire : tu as le salut avant tous les autres, et "Je suis la servante de Seigneur", c'est-à-dire : la raison pour laquelle je suis comblée de grâces c'est pour être au service totale­ment et entièrement du mystère du salut.

Qu'en célébrant aujourd'hui cette fête de l'Immaculée Conception, que Marie nous aide, par la manière même dont elle a vécu de façon absolument unique et extraordinaire le mystère du salut, à com­prendre nous-mêmes mieux encore dans la foi, et surtout à mieux le vivre dans la charité, la manière dont chacun d'entre nous est appelé sans cesse à rece­voir ce même salut.

 

 

AMEN