C'EST PARFAIT !
Vigiles de l'Immaculée Conception
(8 décembre 1999)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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e te bénis Père d'avoir révélé cela aux tout petits, alors que tu l'as caché aux sages et aux habiles. " Connaissez-vous Vassili Grossman ? Je suis sur que non. C'est un écrivain russe, un stalinien déçu, désenchanté, qui est mort dans le désespoir. Il a écrit un grand roman qui s'appelle "Vie et destin" qui fur sans doute la première oeuvre avant même Soljenitsyne à avoir expliqué la monstruosité du régime soviétique. Il n'a pas eu comme Soljenitsyne la grâce d'avoir la foi, je crois qu'il est mort désespéré et athée, mais dans les derniers jours de sa vie comme il était en disgrâce, on l'avait envoyé, lui russe de Moscou, en Arménie soviétique sous un prétexte un peu futile : vérifier la traduction d'un roman arménien. Même les traductions étaient l'objet de surveillances policières. Il a donc passé dans les dernières années de sa vie, vers 1961, quelques mois en Arménie. Et là il a écrit des carnets de notes. Et le titre est très beau, puisque c'est un titre liturgique: "La paix soit avec vous". A un moment il fait des excursions parce que c'est un pur prétexte pour séjourner en Arménie, en fait c'est pour l'éloigner de Moscou, et donc, à un moment donné, il va visiter les vieilles églises arméniennes qui sont en ruine bien avant l'empire soviétique, on s'était déjà acharné sur les arméniens depuis fort longtemps.
Et voici ce qu'il écrit qui peut valoir ce soir comme une très belle introduction au mystère de l'Immaculée Conception. "Seules certaines œuvres humaines sont parfaites. Elles ne sont pas si nombreuses. Ces œuvres véritablement parfaites ne se distinguent ni par leur splendeur (pensez à Versailles), ni par leur faste, (pensez au Louvre), ni par leur extrême élégance. La perfection se manifeste parfois dans les vers d'un grand poète, mais pas dans tous ses vers, bien qu'ils soient tous marqués par le génie. Seules, deux ou trois de ces poésies méritent que l'on dise : ces vers sont vraiment parfaits. Il n'y a rien à ajouter à cet art. La musique, une partition, peuvent être parfaites, un raisonnement mathématique, une expérience de physique, une théorie physique, l'hélice d'un avion, une pièce façonnée par un tourneur, le travail d'un souffleur de verre, une cruche créée par un potier, peuvent être parfaits."
Je trouve que les anciennes églises et les chapelles arméniennes sont d'une construction parfaite. La perfection est toujours simple, toujours naturelle, la perfection c'est la plus profonde compréhension de l'essentiel et son expression la plus accomplie, la perfection c'est le chemin le plus court vers le but, c'est la démonstration la plus simple, la formule la plus claire. La perfection est à la portée de tous.
"Il me semble qu'un écolier est capable de percevoir la perfection d'une théorie. Un musique parfaite peut toucher la sensibilité non seulement des gens, mais aussi des loups, des dauphins, des couleuvres, des grenouilles, que des vers parfaits peuvent trouver écho dans le cœur même d'un surveillant de camp,( il savait de quoi il parlait), ou d'une mégère acariâtre (je ne sais pas s'il savait de quoi il parlait). Une église arménienne révèle par la simplicité de son aspect qu'entre ses murs vit un Dieu de bergers, de belles filles, de savants, de vieilles femmes, de chevaliers et de tailleurs de pierres, un Dieu pour tous ! On dirait qu'un enfant a assemblé cette église à partir de cubes de basalte tant sa simplicité et son naturel sont enfantins. Et moi, incroyant, je regarde cette église et je me dis : peut-être que Dieu existe ? Est-il possible que sa maison soit restée inhabitée depuis quinze cents ans, ? Seule, une foi pure, enfantine pouvait aider les gens à construire ces églises, ces monastères, ces chapelles."
Pour moi, ce petit bout de texte, vous avez senti, Grossman est simplement émerveillé, ça ne lui donne pas la foi, ce petit bout de texte qui dit que des hommes, quand ils veulent atteindre la perfection vont droit au but, et recherchent la plus grande simplicité, le moins d'effets, le moins de fastes et le moins de splendeurs possible. Quand je réfléchis à cela, je ne peux pas m'empêcher de penser que lorsque Dieu doit faire la chose la plus parfaite, le Salut des hommes par l'Incarnation de son Fils Jésus-Christ, il faut qu'il vise la simplicité absolue, la perfection et qu'il aille droit au but. Et pour moi, c'est cela l'Immaculée Conception. S'il veut faire un Verbe incarné parfait, s'il veut que son Fils soit une perfection d'homme achevé, belle, simple, nette, sans tralala, il faut que cela naisse de quelque chose de pur, d'enfantin, de taillé d'un seul bloc. Et c'est cela l'humanité de la Vierge Marie. Elle n'est pas en deux morceaux, une partie d'elle-même à sauver et une autre partie d'elle-même, sauvée, elle est dès le début, dès le commencement, tout entière sauvée pour être la demeure de Dieu.
Au fond, quand on fête l'Immaculée Conception, c'est comme si on s'arrêtait devant une de ces petites églises arméniennes, toute simple, transposée chez nous une petite chapelle romane en Bourgogne ou en Languedoc, quelque chose d'une simplicité, une sorte de rudesse, d'une pureté qui nous va droit au cœur, parce que ça va droit au but, le mystère de la présence de Dieu parmi nous. C'est cela Marie, c'est cela son Immaculée Conception, c'est cela la perfection et l'achèvement du dessein de Dieu.
AMEN