SANCTIFIÉS POUR ÊTRE SANCTIFIANTS

Gn 3, 9-15; Ep 1, 3-12; Lc 1, 26-31
Immaculée conception - (8 décembre 1994)
Jeudi de la deuxième semaine de l'Avent
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

C

omme l'a proclamé le Concile Vatican II, "Il n'y a rien dans le mystère de Marie qui ne soit d'abord et premièrement le mystère de l'Église." Pour nous, catholiques, si nous vénérons plus spécialement le mystère de la Vierge Marie, ce n'est pas parce que nous voudrions mettre, face au Christ-homme, une figure féminine qui viendrait, pour ainsi dire équilibrer la piété ou donner à chacun selon ses goûts. Si nous vénérons le mystère de la Vierge Marie, c'est parce qu'elle est l'Église et que, quand on vénère la Vierge Marie, c'est le mystère de l'Église que nous célébrons. La fête de l'Immaculée Conception est une fête dans laquelle nous vénérons la Vierge Marie, mais en même temps nous célébrons quelque chose du mystère de l'Église. Mais quoi ?

Si on essaie de comprendre comment "fonc­tionne" l'Église, on se rend compte que l'Église est fondamentalement sainte. Elle est sainte au sens où elle est "sanctifiée". Elle est sainte au sens ou elle reçoit l'amour de Dieu, au sens ou elle est "épousée", au sens où elle est, comme nous venons de l'entendre "comblée de grâces". La vocation de l'Église, c'est ce que nous rappelait le début de l'épître aux Ephé­siens, c'est de nous "tenir saints et immaculés en sa présence, dans l'amour". Par conséquent, la vocation de l'Église c'est le mystère du fait qu'elle est sancti­fiée. Elle est sainte, elle est rendue sainte.

Mais il y a une deuxième chose qui est tout aussi essentielle et peut-être qu'à certains moments, nous ne le percevons pas avec autant d'acuité. C'est que plus l'Église est sanctifiée, plus elle est transpa­rente à la puissance de l'amour de Dieu, plus elle est sanctifiante. Et les deux aspects sont inséparables. On est sanctifié pour être sanctifiant. Chacun, dans nos vies, nous sommes sanctifiés pour être sanctifiants. D'ailleurs cela se comprend un peu. Comment Dieu pourrait-il nous communiquer ce qu'il y a de plus intime à Lui s'Il ne nous rendait pas ensuite capables de communiquer ce qui est le plus intime à nous ? Autrement dit, est-ce que nous serions vraiment sanc­tifiés si nous n'étions pas sanctifiants ? Est-ce que nous aurions vraiment "reçu" le témoignage de la sainteté de Dieu si, à son tour, dans notre propre cœur, la sainteté de Dieu n'était pas quelque chose de rayonnant pour nos frères ? Et vous le savez, c'est ce que toute la tradition des conciles et la tradition de la foi s'est battue pour essayer de maintenir, c'est que cette Église, elle est totalement sainte, sanctifiée, malgré ses péchés, et sanctifiante aussi, malgré ses péchés. Et ce n'est pas un des moindres paradoxes de notre existence que nous puissions, à certains mo­ments, être occasion et proclamation de la sainteté de Dieu, alors que nous sommes comme l'âne portant les reliques, c'est-à-dire rien du tout. C'est uniquement une sainteté qui nous dépasse, et cependant elle passe par nous.

C'est donc cela le paradoxe et le mystère de la sainteté divine communiquée. Elle est une sainteté qui nous sanctifie, par conséquent, nous sommes rendus saints, mais en même temps, pour rendre saints. Et vous le savez, si nous perdons l'autre dimension, ren­dre saints, sanctifier, dans notre vie, nous mutilons notre propre vie, et plus grave encore, nous mutilons l'œuvre de Dieu. Car si nous ne communiquons pas la sainteté si nous ne sommes pas rayonnants de la sainteté que nous avons reçue, alors nous mettons en échec, radicalement, le plan et le dessein d'amour de Dieu. C'est pour cette deuxième dimension que nous célébrons l'Immaculée Conception.

Pourquoi la Vierge Marie a-t-elle été sancti­fiée radicalement, dès sa conception? C'est parce qu'elle allait communiquer l'humanité au Verbe de Dieu, elle devait communiquer quelque chose de saint. Dans la mesure même de sa maternité, dans la mesure même où elle allait collaborer, coopérer à l'acte même par lequel le monde entier allait être sanctifié, car par sa maternité divine la Vierge Marie coopère humainement, sur le mode d'une maternité c'est-à-dire de donner une cellule de sa chair et sa propre chair, son sang pour qu'une embryon devienne un homme par ce processus elle coopère physique­ment a l'œuvre du salut, donc là elle est associée de la façon la plus intime à l'œuvre de sanctification du monde que Dieu entreprend.

Il fallait qu'elle soit, dans l'acte même où elle devenait mère de Dieu, qu'elle soit déjà, avant même de dire oui, sanctifiée mais aussi pour être d'une cer­taine manière sanctifiante. C'est cela le mystère de l'Immaculée Conception. Dieu n'a pas voulu que sa mère soit préservée parce que "ça fera mieux dans le décor", comme si plus la maman est parfaite, plus l'enfant sera joli... Ce n'est pas du tout cela. C'est à cause du fait qu'elle est associée intimement à l'acte même de sanctification du monde dans le fait de de­venir mère de Dieu qu'il fallait qu'elle soit rendue sainte sous les deux aspects, sanctifiée et sanctifiante.

Tout d'elle qui allait concourir à l'acte de sanctification éminente du monde par la génération du Christ, puis sa croissance, sa vie, sa passion, sa mort et sa Résurrection, il fallait que tout ce qui, d'elle, allait être associé à cela soit déjà marqué par le pou­voir sanctificateur de Dieu.

C'est la raison pour laquelle le privilège de l'Immaculée Conception montre la grandeur du salut de Dieu c'est-à-dire le degré de profondeur à laquelle il veut associer l'humanité comme telle à son œuvre de sanctification. C'est la manifestation de notre pro­pre grandeur comme Église sanctificatrice.

Demandons aujourd'hui, par la prière et par l'intercession de la Vierge Marie, que le Seigneur nous donne de mieux reconnaître à quel point, dans notre vie, dans notre existence, nous sommes à la fois sanctifiés, mais dans le mouvement même par lequel nous sommes sanctifiés, nous devenons participants de l'acte sanctificateur de la communication du salut à l'univers entier.

 

 

AMEN