UNE NAISSANCE RESTAURÉE
Gn 3, 9-15; Ep 1, 3-12; Lc 1, 26-31
Immaculée conception - (8 décembre 1991)
Samedi de la première semaine de l'Avent
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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éjouis-toi, Marie, comblée de grâce !" Comblée de grâce est une traduction approximative d'un mot grec difficile à rendre en français car il s'agit d'une forme de passé, qu'on appelle le parfait, et qui indique une réalité qui s'enracine dans le passé mais qui dure et perdure à travers l'être qui a reçu les conséquences de cet acte. Il s'agit donc d'un don qui a été fait mais qui ne s'arrête pas avec le moment passé où il a eu lieu mais qui envahit tout le présent et tout l'avenir.
Il s'agit donc d'un don de la grâce qui a été fait par Dieu à Marie mais qui l'a envahie tout entière à tel point qu'il dure encore et qu'il durera. Marie a donc été remplie de la grâce de Dieu. C'est ce que nous célébrons aujourd'hui. Ce don de la grâce a rempli Marie totalement parce qu'il n'y a pas eu un seul moment où cette grâce n'était pas plénière en elle. Alors que nous naissons tous dans l'héritage d'Adam, un héritage blessé, un héritage abîmé par ce péché qui s'enracine dans les origines de l'humanité et qui n'a cessé l'envahir de génération en génération, se multipliant peu à peu et nous envahissant avant même que nous ayons fait un choix libre du fait de notre solidarité avec les autres hommes car nous ne sommes pas des individus isolés sur une île déserte mais nous naissons à l'intérieur d'une société familiale d'abord, politique ensuite et cette humanité à travers les âges, à l'intérieur d'un contexte, il suffit de regarder autour de nous pour voir à quel point il est marqué par le péché, alors donc que nous naissons avec une nature humaine blessée par le péché, Marie a bien reçu cet héritage d'Adam, mais dès le premier instant, Dieu a voulu qu'elle soit totalement lavée de ce péché, qu'elle ne soit jamais atteinte par ce péché originel. Marie a été, par grâce, préservée du péché. Une grâce c'est-à-dire un don gratuit auquel elle n'avait pas droit pas plus que nous n'aurions droit à quelque grâce que ce soit, un don gratuit de Dieu, un don que Dieu lui a fait sans aucun mérite de sa part.
Est-ce à dire que la Vierge, parce qu'elle était préservée du péché originel, n'a aucun mérite, n'a en aucune manière participé à cette sainteté qui lui a été donnée par grâce ? Est-ce à dire que Dieu ayant tout fait elle n'a rien eu à faire et qu'elle n'a aucunement participé à ce rayonnement de la sainteté divine en elle ? Ce serait une erreur grave de croire que Marie était préservée du péché originel de telle sorte qu'elle n'avait plus de liberté, qu'elle était "pré-orientée" vers le bien sans qu'aucun choix ne soit remis à la décision de son cœur. Dans l'évangile, l'ange lui annonce cette bonne nouvelle mais elle doit acquiescer à ce plan de Dieu. "Qu'il me soit fait selon ta parole. Je suis la servante du Seigneur." Toute la tradition de l'Église dit que Marie aurait pu ne pas accepter cette mission que Dieu lui donnait, que c'est librement qu'elle a adhéré à ce don qui lui était fait. Et ainsi non seulement Marie a accepté librement d'être mère de Dieu, d'être mère du Fils de Dieu, mais encore elle a accepté librement de vivre dans cette sainteté que Dieu avait placée dans son cœur dès le premier instant de sa conception.
Bien sûr, ne pas avoir le poids du péché originel, ne pas avoir cette lourdeur intérieure qui fait que, dès le premier instant de notre vie, nous sommes entraînés vers l'égoïsme, vers l'indifférence, vers le manque d'amour, ne pas avoir ce poids est évidemment un privilège, un avantage inouï. Il n'empêche que Marie n'était pas obligée de demeurer dans cette sainteté. Elle a été conçue sans le péché originel. Mais Adam et Eve aussi ont été conçus sans le péché originel puisque c'est eux qui l'ont commis. Par conséquent Marie aurait pu tout aussi bien qu'Eve et Adam céder aux sollicitations et aux tentations du tentateur. Elle aurait pu se détourner de cette grâce que Dieu avait mise en elle. Marie n'était pas confirmée en sainteté sans un choix libre de sa part. De toutes les forces de son être, elle a adhéré à cette grâce qui lui était faite, à cette grâce parfaitement gratuite et inouïe qui lui était donnée. Cette grâce, elle l'a faite sienne. Et c'est en ce sens qu'elle est sainte Marie. Cette sainteté ne lui vient pas seulement du dehors. Bien sûr, toute sainteté descend de Dieu et nous est donnée. Encore faut-il adhérer à ce don qui nous est fait, encore faut-il ouvrir notre cœur, ouvrir nos mains, notre vie à l'envahissement de cette sainteté divine.
Nous n'avons pas comme Marie été préservés de cette lourdeur du péché. Nous n'avons pas été délivrés du péché originel dès notre naissance mais seulement au moment de notre baptême. Mais, nous aussi, comme Marie, nous devons adhérer à la grâce qui nous est faite. Cette grâce tout aussi gratuite en nous qu'en Marie, cette grâce tout aussi imméritée, cette grâce dont nous ne sommes pas à l'origine, nous devons y collaborer.
Et d'abord il faut y collaborer en ouvrant notre être à ce don de la grâce. Comme Marie s'est ouverte totalement à ce que Dieu faisait en elle, nous devons aussi nous ouvrir à cette venue de Dieu en nous car si Dieu donne gratuitement, Il a besoin pour réaliser ce don que nous l'acceptions et que nous le fassions nôtre. Cette sainteté ne peut pas être simplement quelque chose d'extérieur, il faut qu'elle nous pénètre jusqu'au plus intime, jusqu'au plus profond de notre être. Et cela Dieu ne peut pas nous l'imposer. Il peut seulement nous le proposer et attendre que notre liberté acquiesce à ce don merveilleux qu'Il nous fait. Alors la grâce se déploiera en nous et elle ira bien au-delà de ce que nous sommes capables de faire ou de concevoir, bien au-delà même de ce que nous sommes capables de désirer. Mais cette grâce agira en nous, par nous et avec nous, si nous avons dit "Oui" à ce don que Dieu nous fait.
Que la vierge Marie qui a su si parfaitement adhérer, dans la profondeur de sa liberté, au don qui lui était fait, nous apprenne à nous ouvrir nous aussi au don de Dieu. Qu'elle intercède pour nous afin que ce don soit toujours plus abondant et plus rayonnant en nous, afin que nous puissions être totalement pris par cette présence sanctifiante de Dieu.
AMEN