MARIE, REFLET DU MYSTÈRE DE DIEU, VIRGINITÉ ET MATERNITÉ DE DIEU

Gn 3, 9-15; Ep 1, 3-12; Lc 1, 26-31
Immaculée conception - (8 décembre 1989)
Vendredi de la première semaine de l'Avent
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

L

es créatures sont des vestiges, des manifesta­tions, des participations du mystère de Dieu, du Créateur. Il y a, en chacun de nous et dans la plus humble des créatures, une certaine image, un certain souvenir, et par là une certaine révélation du mystère même de Dieu. Bien entendu, cette manifes­tation du mystère de Dieu est plus grande, plus claire, plus profonde dans les créatures supérieures que sont les êtres humains que dans les vers de terre ou un brin d'herbe. Et Marie est la créature en laquelle se mani­feste de la façon la plus parfaite cette ressemblance de Dieu. Bien sûr, le Christ est une manifestation plus parfaite encore, mais même si son humanité est créée, elle est conjointe de si prés à sa nature divine dans l'unité d'une même personne qu'on ne peut pas vrai­ment, à son propos, parler de créature. Mais Marie, qui est une créature comme chacun d'entre nous, est celle en qui se manifeste de la façon la moins impar­faite quelque chose de ce mystère de Dieu.

Marie est à la fois vierge et Mère. Dans sa maternité se manifeste, de façon étonnante, la mater­nité divine. Car Dieu n'est pas seulement Père. Nous n'avons pas de mot pour dire à la fois père et mère. Mais Dieu est aussi paternel que maternel. Quand Il parle par ses prophètes, Il emploie parfois des images maternelles aussi bien que celles de la paternité. Il y a en Dieu cette tendresse, cette intimité, cette proximité, cette manière de porter ses créatures comme en son sein pour les mettre au monde qui fait que Dieu est réellement, pour chacun d'entre nous, une mère. Et il y aurait une grave erreur à imaginer que Marie, dans notre foi ou notre vie spirituelle, vient en quelque sorte corriger ce qui manquerait d'une certaine ma­nière à Dieu. Il y a une certaine dévotion mariale qui consiste à voir dans Marie celle qui adoucit la sévérité divine, celle qui retient le bras de son Fils qui nous foudroierait au nom de sa justice, Celle qui serait ré­vélation de la tendresse à côté de l'exigence de Dieu. En réalité, si Marie est une Mère de tendresse, une Mère de douceur, si elle est une mère si proche, si indulgente, c'est parce que, de façon plus parfaite que tout autre créature, elle est révélation de la tendresse maternelle de Dieu, de la proximité et de la douceur de Dieu. Car même Marie n'atteint pas à l'intensité de tendresse et de douceur qui se trouve dans le cœur de Dieu. Elle en est la moins imparfaite manifestation, mais elle n'en est qu'une manifestation. Le secret pro­fond de toute indulgence, de toute douceur, de toute proximité, de toute maternité, c'est en Dieu qu'il se trouve. C'est Dieu qui est le plus proche, c'est Dieu qui est le plus tendre, c'est Dieu qui est le plus indul­gent, c'est Dieu qui est le plus intime à notre cœur. Et Marie n'est qu'une des figures privilégiées de cette révélation de la tendresse de Dieu. Marie est mère parce que Dieu, plus qu'elle, est Mère. Marie est vierge parce que Dieu, plus qu'elle est vierge.

La virginité de Marie c'est une manifestation privilégiée, plus parfaite que tout autre parmi les créatures, de la virginité de Dieu. C'est-à-dire de ce caractère parfaitement inentamé, de cette parfaite intégrité, de cette parfaite transparence qui est celle de Dieu. Nous avons parfois tendance à croire que Dieu est trop compliqué pour nous, trop complexe, que son mystère est trop dense, trop vaste, trop difficile d'ac­cès et que notre esprit est trop petit pour parvenir jus­qu'au mystère de Dieu. Là encore, nous faisons erreur. C'est nous qui sommes compliqués. Dieu est beau­coup plus simple que nous. C'est nous qui sommes difficiles, complexes, c'est nous qui avons des méan­dres et des arrière-pensées. Dieu, c'est l'innocence, la simplicité absolue, plus simple, plus transparent qu'aucune créature, même la vierge Marie. Et si Ma­rie, spécialement dans le mystère de sa virginité et plus spécialement encore dans le mystère de sa conception immaculée qui est "le paroxysme de sa virginité" puisque Marie n'est pas seulement vierge physiquement mais elle l'est psychologiquement, spi­rituellement et elle l'est radicalement, puisqu'elle a été totalement dispensée de toute déformation, de toute faille, de toute complication du péché, avant même qu'elle puisse commettre quelque péché que ce soit. Elle est transparente dès avant sa conception. C'est pourquoi elle est cette image privilégiée d'une trans­parence encore plus grande qui est celle de Dieu Lui-même. Dieu infiniment simple, infiniment pur, inno­cent, Dieu plus enfant que tout enfant. On a dit de Marie qu'elle était "plus jeune que le péché" c'est encore bien plus vrai pour Dieu. Il est d'une jeunesse, Il est d'une enfance, au sens de cette innocence originelle, infiniment plus grande que tout ce que nous pouvons imaginer. Et la virginité de Marie, la conception immaculée de Marie est un des reflets de cette virginité de Dieu, un des moyens pour nous, non pas d'accéder, non pas de comprendre, mais de pressentir, de deviner quelque chose de cette virginité de Dieu.

Et là où Marie est encore révélation du mys­tère de Dieu, c'est que sa maternité non seulement se conjoint avec sa virginité, mais en quelque sorte jaillit de sa virginité. C'est parce qu'elle est vierge qu'elle est mère. Sa manière à elle d'être mère, c'est de l'être dans la virginité. Et cela encore est révélateur du mystère de Dieu. Car la fécondité d'amour et de tendresse de Dieu est comme l'expression même de cette transpa­rence radicale de la simplicité divine. C'est parce que Dieu est infiniment simple que, en Lui, tout est don, tout est jaillissement, tout est création. Dieu est créa­teur parce que, de son mystère, jaillit toute possibilité de vie, toute possibilité d'existence. Il est source dans son caractère tout à fait originel. Et c'est cela le mys­tère de la gratuité de Dieu. La gratuité de l'action de Dieu c'est qu'Il ne fait pas ceci pour cela, Il n'agit pas pour telle ou telle raison. Il agit selon l'expression radicale de son Etre qui est cet amour qui se donne. Et l'amour de Dieu qui est la transparence même de son être virginal, cet amour est par sa nature diffusif. Il se répand, il se donne, Il est créateur. C'est dans ce mystère d'absence totale de retour sur soi, de repli sur soi, de recherche de soi qu'il y a en Dieu, c'est dans de mystère de donation sans limite que s'enracine la puissance féconde et créatrice de Dieu, cette paternité maternelle de Dieu.

Il faudrait que nous aimions contempler le mystère de Marie comme un reflet du mystère de Dieu. Non pas pour nous arrêter à elle, mais au contraire pour qu'elle soit comme un tremplin, comme un moyen de rebondir plus loin encore dans la contemplation du mystère de Dieu. Que Marie nous introduise dans ce mystère qu'elle a contemplé elle-même de façon si profonde, si permanente, si dé­pouillée que ce mystère s'est imprégné dans sa propre vie et que son existence en est devenue comme toute baignée du mystère de Dieu. C'est pourquoi nous pouvons, en regardant Marie, apprendre par elle à regarder Dieu. C'est la véritable grâce que Marie doit nous apporter, non pas d'arrêter notre regard à elle, mais d'être si transparente que nous puissions, par elle et à travers elle, ne plus voir que le mystère de Dieu. Car qu'est-ce qui pourrait davantage combler le cœur de Marie que de savoir que, comme elle, nous som­mes uniquement préoccupés, uniquement fascinés par ce visage de Dieu qui a été le tout de sa vie et qui doit devenir le tout de la nôtre.

 

AMEN