CHAIR NOUVELLE

Gn 3, 9-15; Ep 1, 3-12; Lc 1, 26-31
Immaculée conception - (8 décembre 1986)
Lundi de la deuxième semaine de l'Avent
Homélie du Jean-François NOEL

 

M

arie, si tu pouvais raconter comment ton cœur de femme a été ébloui, séduit, ren­versé par cette phrase de l'ange, par cette Parole de Dieu, par ce qui tressaillait en ton âme et va tressaillir en ton corps, Dieu vient, Dieu est avec toi, Dieu est en toi. Marie, si tu pouvais, à nous qui som­mes après toi, nous dire toute l'attente de ton cœur et cette promesse dont tu as été nourrie et qui a fait que tu as dit "Oui". Le projet de Dieu, celui que de tout temps Il avait formé en son cœur, un projet qui dé­passe le monde puisque c'est ce projet qui l'a créé et qui veut le sauver, ce projet repose sur le "Oui" de Marie.

Imaginez, frères et sœurs, l'immense proces­sion du peuple d'Israël qui a attendu, nourri de la bé­nédiction faite à Abraham, nourri des promesses, al­lant d'alliance en mésalliance, trompant puis revenant vers son Dieu, ce Dieu à qui il avait dit : "Tu es mon Dieu, Je suis ton peuple !" le Seigneur qui avait parlé si près de son cœur lorsqu'il l'emmenait dans le désert en lui disant : "Rappelle-toi quand je te parlais, que je parlais à ton cœur et que tu m'écoutais ! Lorsque tu avais faim et soif dans le désert et que tu me disais si spontanément "Oui, je suis ton peuple ! Tu es mon Dieu !" Cette grande promesse qui traverse tout l'An­cien Testament, dont les prophètes se font les hérauts et qui tonnent et font sonner que Dieu les aime et que Dieu veut graver en leur cœur une alliance nouvelle. Mais cela ne suffit pas, Dieu va plus loin, Il envoie un Messie. C'est Lui qui vient !

Et la fin de cette symphonie, le finale, c'est Marie qui dit "Oui" et qui dit : "Je suis la Servante du Seigneur !" Et alors Dieu vient en sa chair tisser une chair nouvelle, toute neuve, toute nouvelle, sans rien abîmer, sans aucun péché, riche d'une promesse ja­mais là trouvée. C'est ainsi qu'elle est immaculée. La chair humaine retrouve cette splendeur qu'elle avait connue et que Dieu avait dessinée pour elle. Marie a dit "Oui". Dans son sein s'est retissée toute la chair humaine, toute l'histoire, tout le désir de Dieu, tout son amour dans sa création. Une chair totale, globale, intègre. Et c'est cela que nous fêtons aujourd'hui dans l'Immaculée, une chair nouvelle, à la suite du "Oui" de Marie.

Imaginons un instant, frères et sœurs, le dia­logue intime de toute cette vie de cette femme de Na­zareth avant qu'elle dise Oui. Imaginons comme ce cœur est brûlant. Imaginons que dans sa chair, que dans son âme, elle désirait ce Dieu et que Dieu com­ble au-delà de tout son désir, puisqu'Il vient dans sa chair. Ainsi, et pour nous aujourd'hui, appelés à ce même dialogue avec Dieu, nous appelons Dieu afin qu'Il vienne. Et Marie nous dit : "Mais Dieu vous comble au-delà de vos désirs. Dieu vous comble au-delà de ce que vous formulez, car vous n'êtes pas ca­pables de savoir ce que vous voulez. Et moi je vous donnerai infiniment plus. Je vais retisser cette chair blessée. Je vais vous consoler. Je vais recoudre toutes ces blessures." C'est pourquoi Marie est la première d'entre nous à avoir été sauvée, à redevenir cette chair intacte, nouvelle, cette chair humaine pleine de l'image de Dieu.

Quel cœur brûlant cognait dans la poitrine de Marie lorsqu'elle a dit : "Je suis la servante du Sei­gneur !" Frères et sœurs, pesons notre désir. Où est notre "Oui", à la suite de Marie, mère de Dieu ? Où est-il ce petit "Oui" qui ferait de nous de nouvelles naissances de Dieu, qui ferait de nous, à la suite de Marie, de nouvelles incarnations de Dieu venant parmi les hommes ? Car ne nous hâtons pas de spiri­tualiser Marie. Elle est là dans sa chair, portant dans sa chair Dieu Lui-même. Et nous-mêmes, en qui Dieu veut naître en qui Dieu veut être transporté à travers ce monde, nous avons nous aussi à prolonger cette incarnation de Dieu si nous disons "Oui". Appelés à être divinisés, nous devenons à la suite de Dieu des co-créateurs, nous prolongeons cette incarnation du Christ et nous l'emmenons partout où le monde en a besoin, partout où le monde a besoin d'être sauvé et de retrouver cette chair intacte, globale, intègre dont Marie est le type et la première.

Frères et sœurs, ce qui manque à ce "Oui" pour que de nos lèvres il puisse sortir c'est ce qu'on appelle la grâce. Dieu ne vient pas violenter notre nature. Il ne nous force pas à aliéner notre liberté, mais Il vient comme l'épouser, la séduire. Il vient prendre en compte ce désir qui gît au fond de chacun de nos cœurs et Il le mène vers Lui, plus loin encore, au niveau même de sa divinité. Ainsi nos désirs ne sont plus des désirs humains, mais font ce saut terri­ble et montent vers Dieu. Alors, laissons gémir ce "Oui", laissons-le monter afin que notre chair soit de nouveau tissée, soit de nouveau intacte, globale. Saint Grégoire de Nysse écrivait : "Un bonheur nous est promis qui dépasse notre désir, un don qui dépasse notre expérience, une grâce qui dépasse notre na­ture".

 

AMEN