MARIE, COMBLÉE DE GRÂCES
Gn 3, 9-15; Ep 1, 3-12; Lc 1, 26-31
Immaculée conception - (8 décembre 1981)
Mardi de la deuxième semaine de l'Avent
Homélie du Jean-Philippe REVEL

Joyau de pureté
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e mystère de la conception immaculée de la vierge Marie est véritablement le mystère de la grâce toute-puissante, de la grâce prévenante de Dieu. Oui, "tout est grâce ". Notre salut est l'œuvre de la grâce de Dieu, une œuvre absolument gratuite, une œuvre dans laquelle nous-mêmes pas plus, en ce qui la concerne la vierge Marie, n'avons aucune initiative. Tout vient de Dieu. Vous venez de l'entendre, c'est le mot même par lequel l'ange salue Marie : "Réjouis-toi, comblée de grâce". Et un instant plus tard : "Ne crains pas, tu as trouvé grâce auprès de Dieu." Et tout à l'heure, dans l'oraison qui ouvrait cette eucharistie nous avons dit : "Marie a été, par une grâce prévenante, venant déjà de la mort de son fils, protégée de tout péché".
Oui, c'est la fête de la grâce de Dieu, c'est-à-dire du fait que, en nous, rien ne peut se produire de positif si ce n'est par la grâce et la grâce seule. Marie a été préservée du péché avant tout acte libre de sa part, avant tout choix positif de sa part, avant même sa naissance, avant sa conception, dès l'instant même de sa conception, avant donc qu'elle ait pu, de quelque manière que ce soit, participer au salut qui lui était ainsi gratuitement donné. Tel est le sens de ce mystère de l'immaculée conception de la vierge Marie. Il n'y a rien en elle qui ne vienne totalement, entièrement, absolument de Dieu seul. Tout ce qu'elle est, vient de Dieu.
Serait-ce alors privilège ? Serait-ce, à la limite, injustice ? dirons-nous facilité ? On pourrait dire : quel mérite a eu la vierge Marie à être ainsi sanctifiée dans tous les instants de sa vie, à vivre dans la droite ligne de la volonté de Dieu puisque, par cette grâce extraordinaire, elle a été, dès le premier instant, libérée du péché originel, délivrée de toute servitude et de toute tentation du mal ? Ce serait, si nous raisonnions ainsi, nous faire une très fausse idée des rapports de l'homme et de Dieu et de ce que peut être le mérite de l'homme.
Evidemment, si nous prenons mérite au sens courant du terme, c'est-à-dire quelque chose que l'on a mérité, quelque chose que l'on a laborieusement obtenu à la sueur de son front et en serrant les dents pour arriver, à la force du poignet au résultat entrevu, si c'est cela que nous appelons le mérite, alors évidemment, la vierge Marie n'a pas eu de mérite à sa sanctification. Mais nous non plus, nous n'avons aucun mérite si nous marchons dans les voies de Dieu. Car nous qui sommes surchargés, non seulement par le péché originel qui de génération en génération ne cesse de grossir et de peser sur tous les hommes, nous qui participons par notre propre égoïsme et notre propre méchanceté et notre propre cruauté à ce péché du monde, qui apportons notre part (et chacun sait dans son cœur combien cette part est grande), si nous sommes sauvés, nous aussi, c'est par pure grâce. Nous aussi, c'est sans aucune participation de notre part, car Dieu seul peut nous sauver, Dieu seul peut, gratuitement, nous donner son salut. Et il suffit de penser au larron cloué à côté du Christ sur la croix, il suffit de penser à Marie-Madeleine, il suffit de penser à tous les saints ou simplement à notre propre expérience, pour bien savoir ou bien nous rendre compte, que ce ne sont pas nos efforts dérisoires qui nous sauvent, mais simplement l'amour prévenant de Dieu. Alors nous n'avons pas non plus de mérite à nous être approchés de Dieu, car, en réalité ce n'est pas nous qui nous approchons de Dieu. Ce n'est pas la vierge Marie qui s'est approchée de Dieu, mais c'est Dieu qui s'est approché d'elle et c'est Dieu qui s'approche de nous.
Mais alors si nous entendons par mérite cette grâce des grâces qui consiste de la part de Dieu, à tout nous donner, et non seulement à nous donner tout comme venant de Lui, mais aller, si je puis dire, plus loin encore, dans la gratuité du don, à nous donner de participer nous-mêmes à notre propre salut, c'est-à-dire, à cela où nous sommes totalement incapables, cela à quoi nous n'avons aucunement accès, c'est-à-dire, la sainteté transcendante de Dieu. Y être introduit, non seulement par l'œuvre de Dieu, mais encore Dieu nous prenant par la main, de telle sorte qu'Il nous fasse la grâce de mettre la main à la pâte et de participer, nous aussi, sous son impulsion, sous le puissant dynamisme de son Esprit, de participer à notre propre salut et au salut de nos frères comme la Vierge l'a fait au pied de la croix, participant à la rédemption du monde dans son propre cœur, dans sa propre sensibilité, dans sa chair, participant à la souffrance de son Fils et écoutant, en quelque sorte, ses propres souffrances à la souffrance de son fils, alors qu'il n'y a rien à y ajouter, car elle est déjà totalement suffisante et peut racheter le monde entier, alors, là, nous aurons nous aussi, comme la vierge Marie quelques mérites, mais ces mérites eux-mêmes sont le fruit de la grâce.
Il n'y a rien qui soit en dehors de la grâce de Dieu. Si la vierge Marie a pu ainsi sauver le monde avec son Fils, si la vierge Marie a pu ainsi, depuis le premier instant de sa vie jusqu'à cette rencontre avec l'ange de Dieu où elle a répondu : "Je suis la servante du Seigneur", j'accepte d'être la mère de mon Sauveur, jusqu'à ces longues années, passées auprès de son Fils Jésus, puis quand Il l'a quittée pour aller prêcher sur les routes de Galilée, jusqu'à ce moment de la croix où, encore une fois, elle a été pleinement associée à la passion et à la rédemption accomplie par son Fils, tout au long de sa vie, oui, la Vierge a mérité, en ce sens. C'est-à-dire que Dieu lui a fait la grâce d'être elle-même participante à cette œuvre de grâce dont elle était le premier joyau.
Nous aussi, nous sommes sauvés par grâce. Nous aussi, Dieu nous fait la grâce de nous associer à notre propre salut et de nous associer au salut du monde entier. Dieu aussi nous fait participer à cette rédemption du monde. Nous aussi Dieu nous fait participer à la croix de son Fils de telle sorte que nous puissions, nous aussi souffrir dans notre chair, dans notre cœur et dans notre âme en union avec le Christ pour le salut du monde, bien que nous n'ayons en nous aucune force, aucun dynamisme de vie qui nous appartienne en propre, aucune possibilité, par nous-mêmes de nous mesurer à un si grand mystère.
Oui, l'immaculée conception de la vierge Marie, c'est la fête de la grâce de Dieu dans toute sa plénitude, dans toute sa dimension infinie. Dieu qui, dès le commencement a appelé Marie, Dieu qui, dès le commencement nous a aimés aussi, chacun par notre nom, Dieu qui a comblé Marie de sa grâce, Dieu qui veut, un jour, quand nous serons pleinement purifiés à notre tour, nous combler aussi de sa grâce, Dieu qui nous donne d'être les instruments de sa grâce comme Il a fait de Marie l'instrument par excellence de sa grâce, Dieu qui nous donne de faire passer la grâce par nos mains comme Il la fait passer par les mains et par le cœur de la vierge Marie, la première de tous les sauvés, la première de tous les rachetés, la plus parfaite des disciples du Christ, elle en qui il n'y a pas l'ombre du péché. Mais nous qui sommes pécheurs, lourdement chargés par nos péchés, regardons vers Marie et voyons en elle, cette œuvre de la grâce qui opère en nous aussi et qui nous manifeste en elle quelle peut être la plénitude du don de Dieu, ce don auquel pour notre part nous participons nous aussi et qui finalement nous emportera tout entier nous aussi dans la gloire.
AMEN