LA LIBRE RÉPONSE

Gn 3, 9-15; Ep 1, 3-12; Lc 1, 26-31
Immaculée conception - (8 décembre 2003)
Lundi de la deuxième semaine de l'Avent
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Gentines : le "oui" de Marie

I

l y a plusieurs manières de donner quelque chose à quelqu'un d'autre. La première manière est de donner d'une manière écrasante, donner d'une manière péremptoire, la manière dont le grand donne au petit, dont le riche donne au pauvre, la manière dont on a à exprimer ce don où celui qui reçoit se sent tout écrasé, tout petit, tout humble, et se sent dans l'impossibilité de dire non. En fait, dans ce cadeau, dans ce don, il n'y a pas de place à la liberté, je suis obligé d'accepter de recevoir ce que je ne voulais pas nécessairement recevoir. L'autre en face est trop grand, est beaucoup trop puissant, je suis obligé, acculé, je suis obligé d'accepter ce qu'il me donne. Et puis, il y a une manière plus subtile de rapport entre celui qui donne et celui qui reçoit, et la manière aussi dont est capable aussi de faire feu de tout bois, de recevoir un cadeau, un don de quelqu'un, de le transformer, de le garder, de l'utiliser pour soi-même. Il y a une troisième manière dans ce rapport entre le don et la réception, c'est celui qui a cette prévenance, cette délicatesse, cette manière de toucher juste par petites touches à peine visibles, où l'autre tout en gardant sa liberté ne pourra pas dire non. Non pas parce qu'il aura perdu la liberté, mais parce que l'autre l'aura emmené sur un chemin avec toute une pédagogie, l'aura emmené dans une situation, dans un lieu où il comprendra que dire oui, c'est dire oui à la liberté, c'est dire oui à une aventure immense qui s'ouvre devant lui.

Il y a comme cela dans les textes qui nous étaient proposés aujourd'hui pour la fête de l'Immaculée Conception, une sorte de miroir qui se donnait à lire entre cette première femme, Eve soumise à la tentation par l'ange du démon, l'ange de la tentation qui vient lui dire : "moi je te donne quelque chose pour toi, je te donne quelque chose qui va te permettre de devenir l'égale de Dieu". Et cette même image se retrouve dans l'évangile, en miroir, là encore, les deux textes se répondent, la manière dont l'ange aussi, ange tentateur aussi en fait, vient visiter la Vierge Marie et lui propose quelque chose d'extraordinaire : "je te propose de devenir la mère de Dieu". Qu'y a-t-il de plus beau, de plus extraordinaire, de plus tentant de se dire que je vais devenir la mère de Dieu, à l'origine même de Celui qui est à l'origine de tout.

Tout le travail de Dieu, depuis la chute, depuis cet épisode entre Eve et le démon, jusqu'à Marie, cela va être de préparer le cœur de ce peuple et au cœur de ce peuple, préparer le cœur d'une femme. C'est cela la prévenance de Dieu. En définitive, l'évangile nous fait revivre la scène bis de la tentation. Mais la grande différence, c'est qu'il y a eu tout le temps, il y a eu la temporalité, il y a eu l'histoire de Dieu avec son peuple Israël qui est passée par là. Il y a eu toute une succession de personnes qui ont découvert Dieu : Abraham, Isaac, Jacob, Moïse, et des événements, tels la mer rouge, l'exil, le retour d'exil, il y a tout ce peuple qui a été préparé à recevoir un jour le Fils de Dieu dans leur cœur.

Et au cœur de ce peuple, une femme en particulier. C'est vrai que très souvent, quand on réfléchit à l'Immaculée Conception, on a toujours un peu de mal à articuler à la fois cette prévenance de Dieu qui préserve la Vierge de tout péché, et l'on pourrait se demander si elle avait le choix de dire "oui" ou de dire "non" ? Si elle était tellement prise par Dieu, avait-elle le choix ? Où est la liberté de l'humanité là-dedans ? Elle était déterminée à dire "oui", elle a bien de la chance. Moi, j'aurais tellement voulu être déterminé à recevoir Dieu, et je découvre très régulièrement que je n'y arrive pas. Cette articulation entre la liberté et le côté déterminé de l'action de Dieu, je crois que cela nous renvoie à une maxime qui me semble importante dans la théologie chrétienne et dans notre vie spirituelle, c'est toujours cette articulation entre Dieu qui est à l'origine du don, comme c'est Dieu qui est à l'origine de la préparation de cette demeure parfaite qu'est la Vierge Marie, mais que cela n'interfère pas dans l'économie de la liberté du "oui" de la part de la Vierge Marie, comme cela ne fait pas l'économie de notre propre liberté dans la manière dont nous avons à dire "oui" ou "non" à Dieu qui vient se proposer.

Frères et sœurs, dans cette célébration d'aujourd'hui, de ce 8 décembre, de l'Immaculée Conception, quittons peut-être ces sentiers un peu trop faciles de venir porter un culte à celle dont nous pensons qu'elle était de toute éternité prévue pour ce rôle, cette manière de voir où nous écrasons la liberté de la Vierge Marie. Découvrons au contraire que Dieu est celui qui est venu se préparer le cœur d'une femme, d'une vierge, comme Dieu est celui qui vient préparer notre cœur comme un époux qui vient auprès de son épouse, un jeune amant auprès de son amante. Là aussi, dans la rencontre du couple, il y a la manière dont l'amant, l'époux, a su préparer le cœur de celle qu'il aime, la préparer de cette manière constante, dans une grande patience, dans une grande douceur, afin qu'un jour, elle découvre qu'elle est fondamentalement aimée par cet époux, et que le seule réponse qu'elle puisse lui donner en même temps dans une totale liberté, c'est de dire "oui", c'est d'ouvrir son cœur, d'ouvrir sa vie à celui qui vient l'habiter, à celui qui veut la faire entrer dans une autre vie vers une nouvelle aventure.

Tournons-nous vers la Vierge Marie, celle qui a su dire "oui", celle qui nous a précédés, afin que nous aussi nous sachions dire "oui" au Seigneur qui vient nous visiter dans ce temps de l'Avent.

 

AMEN