IMMACULÉE CONCEPTION DE MARIE
Gn 3, 9-15; Ep 1, 3-12; Lc 1, 26-31
Immaculée conception - (8 décembre 1987)
Mardi de la deuxième semaine de l'Avent
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
|
J |
e ne sais pas si, lorsque vous entendez les paroles du célébrant, vous faites toujours attention au texte des oraisons. Aujourd'hui, où il s'agit de justifier la fête de l'Immaculée Conception, il est dit : "Puisque Tu as préservé la vierge Marie de tout péché par une grâce venant déjà de la mort de Ton Fils." C'est effectivement la manière dont on a habituellement compris théologiquement le mystère de l'Immaculée Conception. C'est un dogme que Marie est immaculée dans sa conception, et quand on veut donner la justification c'est assez délicat.
Je dirais que c'est la première fois que Dieu fait un chèque en blanc, même plus c'est un chèque sans provision, ce qui est plus grave car c'est frauduleux. C'est un chèque sans provision car, nous le croyons, le salut est donné par la mort et la résurrection du Christ. Mais pour donner le salut, vous connaissez l'axiome : "La plus belle fille du monde," en l'occurrence Jésus-Christ, ne peut donner que ce qu'Il a, c'est-à-dire Il ne peut donner le salut que lorsqu'Il a effectivement accompli ce salut. C'est la raison pour laquelle un éminent théologien comme saint Thomas d'Aquin refusait carrément l'immaculée conception. Il pensait que ce n'était pas possible car on ne peut pas donner ce qu'on n'a pas, même rétroactivement. Si le Christ nous a valu le salut par sa mort, on ne voit pas pourquoi, trente ans plus tôt, la vierge Marie aurait reçu le salut. C'est très difficile à comprendre, d'autant plus que cela conduit à une certaine compréhension de l'attitude de Marie vis-à-vis de son Fils qui serait un peu étrange.
Si vraiment elle a reçu, dès le premier jour de sa vie, le salut de Jésus-Christ, alors ensuite quand elle voyait son Fils faire tous les actes de salut, j'allais dire, à la limite cela lui était égal, car de toute façon, elle était sauvée. En réalité si elle a reçu le salut de façon antécédente, est-ce que tout était joué pour elle, et comment essayer de comprendre que, précisément, au jour le jour, elle participait à l'œuvre de salut puisqu'elle était déjà de l'autre côté de la barrière ? C'est souvent là que les explications théologiques ne sont pas en synchronisme parfait, en bon fonctionnement avec le dogme lui-même. Le dogme précise : "Marie est sauvée tout entière depuis le départ." Mais que veut dire "sauvée tout entière dès le départ" ? N'est-ce pas nier la dimension historique du salut ? le temps par lequel le Fils de Marie constitue le trésor de notre salut n'a-t-il plus d'importance ?
Si l'on veut comprendre la vraie signification du texte de l'oraison, il faut savoir ce qu'est la véritable économie de la grâce. La plupart du temps, nous pensons que la grâce est un don qui nous a été fait de manière presque indifférenciée. On a la grâce ou l'on ne l'a pas, on est en état de grâce ou l'on ne l'est pas. Terminé ! Par conséquent si Marie devait être dans une relation avec le Christ, il faudrait qu'elle ait reçu la totalité du salut. Mais en réalité, la grâce, parce qu'elle est reçue par un sujet humain, c'est une histoire. La grâce est nécessairement une histoire en nous. C'est l'œuvre de Dieu, mais en tant qu'elle se fait, qu'elle s'incarne, qu'elle prend racine dans un sujet historique. Donc la grâce de l'Immaculée, c'est la grâce du choix, c'est le commencement plénier de la grâce. D'une certaine manière on peut dire que cela vient de la mort de Jésus, car cela ne peut pas venir d'ailleurs, mais ça vient de la mort de Jésus, sur le mode même où Marie, à ce moment-là, peut la recevoir, c'est-à-dire en étant rétablie dans le plein rapport de l'homme avec Dieu, autant que cela peut se faire au moment même où Marie la reçoit. Et je dirais que cette grâce est la grâce de l'élection.
L'élection est un des aspects de la grâce. Vous savez d'ailleurs que pour dire : la grâce en hébreu traduit ensuite en latin et en grec, on dit "trouver grâce" c'est-à-dire "être trouvé plein de grâce devant quelqu'un". C'est le mystère de Marie "fille d'Israël" "fille de Sion", c'est-à-dire le mystère de Marie qui, membre du peuple juif, reçoit pleinement la grâce de l'élection. Ce que nous célébrons aujourd'hui, dans l'Immaculée conception, c'est la grâce de naître juive pour Marie, mais avec tout le sens que cela peut avoir c'est-à-dire de devenir partenaire du salut, tel que cela avait été inauguré par les Pères Abraham et les Patriarches. Et cette grâce, qui est une grâce plénière, à la différence de celle qui était accordée à Abraham, à Moïse ou aux autres pères, dans une autre mesure, cette grâce est précisément ce qui rend Marie, parce qu'elle est élue, capable d'être le lieu de la conception même du salut. Et cette grâce ne demandera qu'à croître, à grandir au fur et à mesure que, avant la mort de Jésus, avant la naissance de Jésus, et ensuite de la naissance à la mort de Jésus, Marie découvrira, jour après jour, toute la plénitude de la grâce, à partir même de ce premier fondement qui est la grâce de l'élection, ce que nous lisions tout à l'heure dans l'épître : "Lui qui nous a comblés au ciel, dans le Christ, de toutes sortes de bénédictions spirituelles."
Je crois que c'est pour cela que le dogme de l'Immaculée Conception est si actuel aujourd'hui et peut toucher de la façon la plus profonde notre sens de la grâce. Nous ne croyons pas que la grâce serait une sorte de masse indifférenciée d'amour de Dieu. La grâce c'est la réalité vivante, dans notre histoire, de la relation de Dieu avec nous. C'est pour cela qu'en ce qui concerne Marie nous pouvons fêter, étape par étape, toutes les grandes fêtes qui jalonnent son existence, depuis l'Immaculée Conception jusqu'à l'Assomption, car pour ainsi dire, Marie est l'histoire de la grâce, de la plénitude de la grâce, c'est cela que veut dire "comblée de grâce", depuis le moment où elle est conçue jusqu'au moment où elle entre dans le Royaume. Mais, bien entendu, toute cette grâce ne peut lui venir que parce que le Christ est la source de toute grâce dans son sacrifice sur la croix. Mais je dirais que, pour Marie elle-même, cette grâce a été dispensée selon une économie, selon une histoire, selon une plénitude qui n'exclut pas la progression.
C'est précisément la raison pour laquelle nous prions Marie. C'est parce qu'en réalité nous pouvons parfaitement nous reconnaître en elle, dans toutes les étapes de son existence. Bien entendu nous les vivons beaucoup moins bien à cause de notre péché, mais elle est véritablement le reflet et le point de concentration de notre propre regard sur l'histoire de la grâce en nous. C'est cela précisément qui fait que Marie est au centre, au cœur même du mystère de l'Église, qu'elle est la mère de tous les croyants. Parce que, effectivement, dans son individualité même, elle a vécu toutes les grâces, en plénitude, et que cette première grâce de l'Immaculée Conception c'est précisément celle de la grâce de l'élection.
Pour nous qui avons été aussi "élus, au ciel, dans le Christ" et comblés par l'amour du Père "de toutes sortes de bénédictions spirituelles", même si nous ne savons pas très bien recevoir ces grâces et généralement beaucoup moins bien que Marie demandons, par son intercession, que s'avive en nous ce sens de l'histoire de la grâce de Dieu en nous.
AMEN