JE VOUS SALUE MARIE, PLEINE DE GRÂCE

Gn 3, 9-15; Ep 1, 3-12; Lc 1, 26-31
Immaculée conception - (8 décembre 1980)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Mont Saint Martin : l'Annonciation
Fresque du XVI ème siècle 

C

'est la prière que nous répétons inlassablement, de génération en génération de jour en jour. Et c'est la salutation par laquelle l'ange s'adresse à Marie, de la part de Dieu. De façon plus exacte, elle était traduite : "Réjouis-toi, comblée de grâce." Non seulement pleine, mais comblée d'une surabondance de grâce. Le mot grec qui est ainsi traduit, est ce que l'on appelle un parfait. C'est un temps qui n'existe pas en français, qui ne désigne pas une action passée qui serait terminée, qui ne désigne pas non plus une action en train de se faire comme notre imparfait, mais, comme le nom l'indique, qui exprime une action pleinement accomplie et qui dure, qui a envahi celui pour qui cette action a été faite et qui a atteint sa perfection, sa plénitude. Comblée de grâce, c'est bien le sens exact du mot par lequel l'ange, de la part de Dieu, s'adresse à Marie. 

Cette plénitude de grâce est le point précis de la Révélation auquel se rattache le mystère de la conception immaculée de la Vierge Marie. Le magistère de l'Église, par la bouche du pape Pie IX, a déclaré comme venant de Dieu, comme vérité de notre foi, que cette plénitude de grâce, ainsi affirmée de la part de Dieu par l'ange Gabriel au jour de l'Annonciation, que cette plénitude de grâce, en Marie, l'avait saisie, non pas à un moment donné de son existence, mais, en fonction même de cette notion de plénitude, depuis le premier instant de son existence. Le mystère de la conception immaculée de Marie est le mystère de la grâce de Dieu, atteignant en elle, le maximum possible en une créature. Il ne s'agit pas d'un privilège. Il ne s'agit pas de quelque chose par quoi Marie serait exceptionnelle et s'éloignerait de nous. Il ne s'agit pas d'une transcendance, en quelque sorte, de la Vierge Marie par rapport aux autres créatures, comme si elle avait réalisé un sommet de vertu, un sommet de perfection humaine, à la force de ses actes, par ses efforts. Non, la plénitude dont il est question, est une plénitude de grâce, une plénitude gratuite. Marie n'y est pour rien, pas plus que nous, quand Dieu fait descendre sur nos péchés son pardon nous ne sommes pour quoi que ce soit dans ce pardon de Dieu.

Toute la relation de Dieu avec sa créature est une relation gratuite, une relation dans laquelle nous sommes sans aucun mérite, nous sommes seulement ouverture, réception, accueil. Dieu seul peut sauver. Et au moment même où l'ange vient dire à Marie qu'elle est comblée de grâce, il lui annonce que Dieu est avec elle et que ce Dieu qui est avec elle, sera un enfant qu'elle appellera Jésus, c'est-à-dire : "Dieu sauve". Cette grâce est la grâce d'un salut. Marie est sauvée, c'est-à-dire qu'elle est retirée, non point en vertu de ses qualifications personnelles, mais par un pur don de Dieu, elle est retirée du péché. Elle en est retirée de façon totale, absolue, parfaite, c'est-à-dire que le péché ne l'a même pas effleurée au début de sa vie. Elle n'a pas eu à se défendre contre le péché pour en être délivrée par un chemin d'effort, de difficulté, de vertu. Elle a reçu, comme un don premier, dès le départ, cette libération totale de toute tache, de toute souillure.

Quand nous, pécheurs, nous nous approchons de Dieu, nous savons que nous n'avons rien à faire valoir à ses yeux pour obtenir son pardon. Nous savons que nous sommes pauvres, misérables, que nous sommes remplis de faiblesse. Nous savons que, si Dieu nous pardonne, c'est parce que dans la plénitude de sa tendresse, de son amour, de sa miséricorde, Il fait déborder sur nous, gratuitement, sa grâce. Pour Marie, il en va de même, mais d'une façon encore plus plénière, encore plus surabondante. Marie, elle aussi, prise par la grâce de Dieu, par la gratuité de l'amour de Dieu, à partir de sa petitesse et d'une pauvreté plus grande encore que la nôtre, non pas la pauvreté de quelqu'un qui a péché mais la pauvreté de quelqu'un qui n'est rien, si ce n'est grâce de Dieu. La grâce de Dieu l'a prise à la racine, au premier instant, avant le premier instant de sa naissance. Elle n'a véritablement, absolument rien en elle qui ne soit pur don de Dieu, pure gratuité de Dieu. C'est cela que nous célébrons aujourd'hui. Marie, la plus petite des créatures au sens où rien en elle n'a pu s'élever dans l'orgueil de l'autonomie ou de l'indépendance illusoire qui est le péché de la créature. La plus petite parce que tout ce qu'elle est, elle l'a entièrement reçu, et elle n'en a aucunement été l'auteur.

Sachons demander à Marie de nous apprendre ce chemin de la transparence, de l'humilité, de la petitesse, de l'ouverture, de l'accueil, de la réceptivité. Sachons demander à Marie de nous apprendre à nous recevoir de Dieu, à ne pas nous fabriquer nous-mêmes, à ne pas miser sur nos propres forces qui seront toujours décevantes, mais à savoir que nous ne sommes rien, si ce n'est ce que Dieu veut nous donner, peut nous donner et nous donne si nous acceptons de recevoir.

 

AMEN