POUVOIR POLITIQUE ET POUVOIR RELIGIEUX

1 Co 4, 1-5 ; Lc 22, 24-30
St Ambroise de Milan - (7 décembre 2011)
Mercredi de la deuxième semaine de l'Avent
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Ambroise évêque et pasteur

I

l s'éleva une contestation pour savoir qui était le plus grand". Frères et soeurs, si l'on avait l'esprit mal tourné on pourrait se dire que ce texte est choisi un peu méchamment pour saint Ambroise. C'est un homme qui ne manquait pas de grandeur. Il y a beaucoup de gens qui ont essayé de dire que saint Ambroise était un peu le prototype de l'évêque ou du pontife homme de pouvoir. Avant saint Ambroise on parlait de l'Église de Milan, mais on en parlait pas de la même façon qu'on en a parlé après saint Ambroise. L'Église de Milan, grâce à saint Ambroise est devenue un des phares de l'Église occidentale. Quelle était la grandeur qu'il y avait derrière cela ? Certains s'amusent à dire qu'Ambroise savait s'imposer, résister, et donc, être le plus grand peut être marqué d'un certain nombre de soupçons, d'ambitions ou de calculs.

Pour saint Ambroise ce n'est vraiment pas la réalité. C'est au contraire un homme non pas de pouvoir, mais qui sait ce qu'est le pouvoir. On dirait aujourd'hui que c'est un énarque. Un énarque assez brillant qui avait fait une assez belle carrière, puisqu'à trente quatre ans à peine, il est préfet de police à Milan qui est capitale impériale. Rome est reléguée à l'étage des reliques. Milan est le centre du bassin occidental de la Méditerranée. Les empereurs résident très souvent à Milan qui est la conjonction de tous les grands évêques de cette époque-là, des années 370 jusqu'à 430. Saint Augustin se convertira à Milan, précisément grâce à saint Ambroise et tous les autres évêques qui sont autour, Pierre Chrysologue, Chromace d'Aquilée, Eusèbe de Verceil, sont sous la coupe de l'Église de Milan.

Saint Ambroise a été désigné comme évêque dans des circonstances un peu bizarres : c'est un des rares évêques qui a été élu en étant païen. C'était déjà à l'époque tellement extraordinaire, qu'on en a fait une sorte de légende, on a dit que dans la foule un enfant s'était écrié : Ambroise évêque. Je vous laisse le soin d'apprécier la véracité historique du fait. On a voulu souligner par là que c'était absolument inattendu. Saint Ambroise en quelques mois a été catéchisé, baptisé et ordonné évêque, car à l'époque, il n'était pas nécessaire de passer par toute la hiérarchie du diaconat, de la prêtrise pour être sacré évêque.

Pourquoi cet homme savait-il ce qu'était le pouvoir ? Parce qu'il l'avait exercé, et qu'il savait comment fonctionnait le pouvoir chez les romains. Ambroise avait compris que dans la société romaine la reconnaissance de l'Église par l'empire romain était à deux tranchants. Cela pouvait faciliter l'évangélisation, l'implantation du christianisme qui n'est pas encore massive à l'époque. En effet, après l'Édit de Milan, il ne faut pas croire que tout le monde s'est converti massivement parce que c'est la nouvelle mode. Non, c'était beaucoup plus restreint. Donc, les communautés sont minoritaires et quand Ambroise est élu évêque, c'est parce que les deux ou trois minorités religieuses chrétiennes à Milan font des esclandres et des émeutes, mais ce n'est pas la foule de Milan qui s'intéresse au problème. Or, il sait que d'une part cela va faciliter l'implantation du christianisme, et ce sera largement prouvé par la conversion d'Augustin, mais en même temps, comme il est homme de pouvoir, il sait que les empereurs romains fonctionnent d'une manière un peu bizarre et que pour eux, à la suite de Constantin, la reconnaissance de la religion chrétienne c'est aussi un instrument de pouvoir. Ils considéraient la religion comme un levier, un moyen de tenir la population et de créer petit à petit un mouvement d'unification civique en utilisant les ressources spirituelles du christianisme.

Or, c'est ce que saint Ambroise ne veut pas. Il aura toujours le souci de présenter la figure d'un évêque qui ne capitule pas devant le pouvoir politique. Certains lui en ont fait le reproche en disant qu'il avait envie d'imposer le christianisme pur et dur à l'administration impériale. Ces gens-là n'imaginent pas ce que c'était qu'un empereur à cette époque. Lorsque Théodose réprime une émeute dans le grand amphithéâtre de Thessalonique en tuant cinq mille personnes, et qu'il rentre à Milan, Ambroise lui dit : il n'est pas question que tu communies et que tu participes à l'assemblée chrétienne ! Pour qu'Ambroise puisse dire cela à Théodose, il savait qu'il risquait sa vie parce que Théodose pouvait faire tuer l'évêque de Milan aussi facilement que les cinq mille personnes. C'est précisément parce qu'il veut affirmer la rigueur des exigences chrétiennes dans la société, sans complicités, sans connivences, sans magouilles et il y arrive.

Il est resté un grand témoin grâce à son œuvre, il connaissait le latin et le grec, il a été un des grands canaux de la théologie grecque plus évoluée que la nôtre dans la langue latine, et qui arrivait en Occident à ce moment-là. Il prêchait dit-on, de façon magnifique, c'était l'orateur à la mode, c'est pour cela qu'Augustin allait l'écouter aussi souvent à la cathédrale de Milan, et il savait conduire une communauté, il était vraiment un évêque pasteur. Mais il savait aussi que cette originalité de la communauté chrétienne n'était pas détournable à des fins politiques. Là-dessus, il était intraitable.

Cela nous laisse largement matière à réflexion sur le statut de l'Église aujourd'hui. C'est vrai que par la suite, l'Église surtout à la fin du Moyen Age a tellement été en rivalité et en discussion avec le pouvoir politique que cela lui est monté à la tête. Maintenant c'est passé, mais il est vrai que nous en avons encore un peu la nostalgie. C'est cela que devrait nous apprendre saint Ambroise : ne pas avoir les nostalgies d'une Église qui sou prétexte qu'elle serait reconnue officiellement par l'État, aurait les miettes du pouvoir. Cela ne marche pas. Il y a quelque chose de radical qui ne sera jamais mélangeable entre ce qui est du pouvoir politique et ce qui est de la responsabilité ministérielle du pouvoir religieux. Ce n'est pas la même technique, ce n'est pas la même dynamique, ce n'est pas la même perspective. C'est pour cela qu'on a pris ce texte : "Ceux qui commandent les nations se font appeler bienfaiteurs". Evidemment que l'homme qui a le pouvoir politique a besoin de la reconnaissance de ses sujets mais il ne faut pas qu'il la lui paie dans une autre monnaie que son devoir politique et surtout pas qu'il essaie de se mettre la soumission de ses sujets par le biais d'une sorte de position d'un style religieux ou de manipulation d'un style religieux.

C'est très difficile, on peut avoir de temps à autre quelques petits échos discrets, qui laissent voir ou pressentir que dans un certain nombre de pays les choses sont loin d'être réglées. Nous demanderons au Seigneur par l'intercession de saint Ambroise qu'il nous donne ce sens de l'absolue exigence de l'évangile et de la vie de l'Église comme quelque chose qui ne transige pas, qui n'essaie pas de faire des accommodements, qui n'essaie pas de se laisser instrumentaliser ni d'instrumentaliser le pouvoir politique.

 

AMEN