UNE ICONOGRAPHIE CURIEUSE : LE FOUET ET LES ABEILLES

1 Co 4, 1-5 ; Lc 22, 24-30
St Ambroise de Milan - (7 décembre 2006)
Jeudi de la première semaine de l'Avent
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

S

aint Ambroise de Milan que nous fêtons aujourd'hui est une des personnalités les plus importantes de l'Église occidentale du quatrième siècle. Il est un des quatre docteurs de l'Église avec saint Augustin, saint Jérôme et saint Grégoire le Grand. Saint Augustin a d'ailleurs été baptisé des mains de saint Ambroise. Généralement, nous savons que saint Ambroise était au départ un païen, un homme qui n'était pas baptisé, qui avait fait ce que nous appellerions actuellement l'ENA par exemple, qui était devenu préfet de la vile de Milan, la ville la plus importante de la partie occidentale de l'empire romain, puisqu'on peut dire que déjà dans les années 370, Rome ne compte plus tellement, si ce n'est que par la beauté de sa ville et pour son antiquité. Donc, voilà que cet homme préfet de la ville devient à la suite de quelques péripéties que je ne nommerai pas ici, est catapulté évêque. La tradition dit que la voix d'un enfant dans la foule a crié : "Ambroise évêque, Ambroise évêque". Et ce pauvre Ambroise se retrouve à tout faire en quelques jours, le baptême, la confirmation, la première communion le diaconat, le presbytérat et l'épiscopat. Comme il le disait : je me trouve obligé d'enseigner aux chrétiens alors que moi-même j'ai besoin d'être enseigné.

J'aurais voulu ce matin attirer votre attention sur deux petites choses (j'ai presqu'envie de parler de moyens mnémotechniques), vous savez que dans l'art on trouve des moyens pour caractériser les personnes. Par exemple si dans une église, vous voyez les quatre docteurs de l'Église, généralement le premier qu'on repère assez rapidement, c'est saint Jérôme, puisqu'il a un énorme lion qui est assoupi à ses pieds, et que ce brave Jérôme représenté généralement très peu habillé, avec une toge, porte aussi un chapeau de cardinal, alors qu'il ne l'a jamais été ! Ce sont des attributs qui permettent dans les églises de se repérer et de reconnaître en fait les personnages qui sont peints ou sculptés. Saint Ambroise est repérable à deux choses : un fouet, cela peut paraître un peu sec et ardu, et par des abeilles.

Pourquoi le fouet ? Parce que saint Ambroise est quelqu'un qui n'a eu de cesse de s'opposer. Etant évêque, il a dû s'opposer aux païens, il ne faut pas oublier que l'empire romain, dans les années 370-380 n'est pas chrétien. La religion chrétienne est licite, mais tout le monde n'est pas converti. On pense qu'à l'arrivée de Constantin tout est dit, mais non. Chacun est libre de pratiquer sa religion, juive ou chrétienne, et le christianisme n'est pas une religion d'état, mais il y a encore beaucoup de païens. C'est la raison pour laquelle tout le quatrième siècle va être traversé de luttes entre les païens et les chrétiens.

Donc, premier problème, la lutte par rapport aux païens, et notamment à un monsieur qui s'appelle Symmaque, dans les années 384. saint Ambroise va aussi lutter contre les ariens et contre le pouvoir impérial arien. Là aussi on oublie qu'il n'y a pas que des oppositions entre les chrétiens et les païens, il y a aussi des oppositions dans ce siècle-là entre chrétiens, entre ceux qui sont les adeptes de Nicée Constantinople et qui reconnaissent la véritable divinité du Christ, et puis les ariens, ceux qui ne reconnaissent pas la divinité de Jésus. Il semble d'ailleurs qu'Ambroise ait été élu à cause de cela, et il va devoir faire face à la cour impériale qui veut récupérer des églises catholiques pour les donner au culte arien. Saint Ambroise va lutter, veiller et appeler tous les chrétiens catholiques à venir dans les églises pour les protéger et les garder contre le culte des ariens.

Il y a encore une dernière lutte qu'Ambroise va mener : c'est la lutte contre Théodose empereur enfin catholique. Et ce n'est pas parce qu'un empereur est catholique que c'est un bon empereur. Et Ambroise va dénoncer les travers de Théodose : un homme qui ne pense qu'aux richesses, un homme qui ne pense qu'à lui, un homme qui va faire massacrer des milliers de personnes à Thessalonique. Bref, ce que je trouve très intéressant c'est que saint Ambroise nous montre que même si une religion devient publique, dans le sens où elle a le droit de célébrer son culte publiquement, cela ne veut pas dire qu'elle doit être confisquée par le pouvoir public. Ambroise va se montrer extrêmement indépendant vis-à-vis du pouvoir. Evidemment, quand le pouvoir est arien, parce que c'est un évêque catholique, mais même quand le pouvoir est catholique, Ambroise ne se mettra jamais à la botte de l'empereur. C'est un homme extrêmement indépendant, et comme nous le lisions en première lecture, saint Ambroise se fiche comme de sa première chemise d'être jugé, mal jugé, ou de se faire attaquer par le pouvoir en place.

Saint Ambroise est un homme qui dit ce qu'il pense. De prime abord, on pourrait voir chez lui un homme un peu comme les adolescents qui est en réaction contre les parents, mais il ne se bâtit pas contre les autres. Et c'est peut-être cela que représentent les abeilles après le fouet ! Pourquoi les abeilles ? Parce que saint Ambroise a une élocution aussi charmante, mielleuse dans le bon sens du terme, que le miel. La parole d'Ambroise fait autant de bien que le miel qui coule dans notre palais quand nous avons mal à la gorge. La preuve c'est que saint Augustin qui a été quand même difficile à convertir et qui trouvait la Bible très peu intéressante, et la théologie catholique très peu intéressante, va en fait se laisser séduire par le miel de la parole qui coule de l'évêque saint Ambroise. Une dernière chose, le miel fait référence à un épisode de l'enfance de saint Ambroise. Il est né à Trêves on raconte qu'alors qu'il était bébé, et qu'il dormait dans la cour du palais impérial de Trêves, des abeilles sont entrées dans sa bouche et en sont ressorties sans lui faire de mal. L'essaim d'abeilles qui rentrent et qui sortent fait aussi référence au travail des abeilles. Que font-elles ? A partir de multiples fleurs, elles fabriquent un miel.

Saint Ambroise n'est pas un homme qui s'est construit contre les autres, mais il a été aussi un passeur, un homme de communion. Pourquoi ? Quand on étudie son exégèse, quand on lit ses commentaires, ses homélies, on découvre un homme qui n'a eu de cesse de récupérer toute l'intelligence de la culture païenne, toute l'intelligence d'un homme comme Philon d'Alexandrie, qui est un juif du premier siècle après Jésus-Christ, et qui avait lui-même en tant que juif, intégré la culture . .Ambroise a toujours cherché à intégrer toutes les choses intéressantes, les belles philosophies, les idées exégétiques qui existaient dans le patrimoine grec et juif, pour les faire dialoguer et réfléchir l'évangile à partir de toutes ces richesses. Incarner l'évangile dans ces cultures païennes de son époque.

Saint Ambroise est un homme qui a su véritablement dialoguer et entrer en communion avec la culture de son temps. Ce n'est pas un mauvais coucheur. Je crois que nous pouvons garder de lui pour notre société actuelle, c'est d'abord cette véritable volonté de ne jamais être à la remorque du pouvoir. En tant que chrétiens, nous avons à faire de la politique, mais nous n'avons jamais à nous laisser manipuler par tel ou tel mouvement politique.

En deuxième chose, comme saint Ambroise, nous avons aussi à découvrir comment tout culture, et comment notre culture occidentale contemporain évolue, nous avons à découvrir comment au cœur d cette culture nous pouvons trouver des éléments à partir desquels nous pourrons justement relire et redécouvrir la Parole de Dieu, cette Parole de Dieu qui n'est pas un livre, mais une Parole qui s'incarne dans toute culture.

 

AMEN