L'AUDACE D'UN SAINT

1 Co 4, 1-5 ; Lc 22, 24-30
St Ambroise de Milan - (7 décembre 2004)
Mardi de la deuxième semaine de l'Avent
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

E

trange figure et étrange destin que celui d’Ambroise. On lui applique, vous l’avez entendu, l’évangile selon lequel celui qui veut être plus grand devra être comme celui qui sert. Il est certain que saint Ambroise avait vraiment le goût et le sens du service, mais pas au point de paraître pour le dernier. Je crois qu’il avait le sens du service comme le lui demandait le Christ, mais avec toutes les prérogatives d’un haut fonctionnaire romain. On peut dire qu’Ambroise ne s’est jamais laissé marcher sur les pieds par personne.

Qui est cet homme ? Il a quinze ans de plus que saint Augustin. C’est intéressant à savoir, car il n’y a pas une aussi grande différence d’âge qu’on l’imagine, il n’y a pas une génération entre les deux. C’est un énarque, il a fait une carrière extrêmement brillante, il a fini comme préfets des Liguries, c’est-à-dire de la province principale, comme si en France on dirait la région d’Ile de France, il a fait une carrière éblouissante. A cette époque-là, l’Église en Occident, commence à être vraiment secouée, cela prend des proportions, par une crise qui s’est déjà déroulée en Orient depuis cinquante ans, qui s’appelle la crise arienne, c’est-à-dire, est-ce que le Christ est Dieu ou n’est pas Dieu ? Il y a donc de lourds problèmes qui agitent l’Église de Milan. Il y a vraiment deux partis, et en fait on pourrait imaginer que chacune des Églises, l’Église arienne, et l’Église orthodoxe, ont chacune leur candidat, mais chose bizarre, en fait, les ariens, et la grande Église, les catholiques, se mettent d’accord pour élire le préfet. C’est assez incroyable. C’est comme si les protestants et les catholiques de Paris élisaient Sarkosy ou Monsieur de Villepin comme évêque ! C’est d’abord un bouleversement pour la communauté parce que c’est vrai qu’à l’époque, on improvisait beaucoup dans les élections épiscopales, ce n’étaient pas ces espèces de tractations florentines qui se passent aujourd’hui, mais cela restait une grosse surprise, cela faisait la manchette des journaux : Ambroise évêque. C’est pour cela qu’après, est sortie cette fameuse légende, mais qui n’est qu’une légende, que dans la foule perplexe ne sachant qui élire, un petit garçon aurait crié : Ambroise évêque ! Je laisse à la légende ce petit garçon si bien inspiré par l’Esprit. Mais toujours est-il que c’est presque plus fort, sans l’aide du cri du petit garçon, que les ariens et les catholiques se soient mis d’accord pour élire celui-là comme évêque. C’était un très bon administrateur, on n’en avait que de bons souvenirs, et l’on n’en avait qu’à s’en féliciter.

Evidemment, il est arrivé ce qui devait arriver, il a bien fallu qu’Ambroise y passe, parce que tous les chrétiens de Milan voulaient absolument Ambroise comme évêque. Donc, c’est un de ces évêques qui a fait son séminaire après son élection. Il n’était pas baptisé, il n’avait vraiment aucune culture chrétienne, il a donc fallu qu’il se documente, qu’il fasse sa catéchèse. C’est assez extraordinaire parce que dans l’Église ancienne, on l’a d’abord baptisé, tout de suite, vu l’urgence de la situation, donc on croit vraiment à la puissance des sacrements, mais ensuite, il fallait quand même que l’évêque soit à la hauteur. Ambroise en bon serviteur romain savait qu’il ne pouvait pas gérer les choses n’importe comment, il savait qu’il n’était pas élu simplement comme préfet de Rome, par les romains, il fallait qu’il connaisse la doctrine. Donc Ambroise a accepté qu’une autorité théologique de l’époque, Simplicianus, lui fasse jour après jour, le catéchisme.

Il avait à vrai dire un petit avantage, notamment sur saint Augustin, c’est que saint Ambroise connaissait très bien le grec. Saint Ambroise a lu beaucoup Origène, Philon, les auteurs gres, il correspondait avec des évêques grecs, notamment saint Basile, il lui demandait de temps en temps des tuyaux. Saint Basile était la grande vedette de l’époque en Orient, saint Ambroise se demandait comment il fallait faire et donc, il écrivait à Basile qui répondait assez gentiment, mais il devait considérer quand même que les romains étaient un peu légers de nommer des types qui n’y connaissaient rien. C’est un autre problème ! La correspondance est cependant très aimable.

Ambroise a donc accepté de faire son catéchisme et sa théologie pendant les premières années de son épiscopat. Il a gardé cette habitude assez extraordinaire, de lire beaucoup, tout au long de son épiscopat. Ce n’est pas la caractéristique des évêques surtout aujourd’hui, ils font plus de réunions qu’ils ne lisent de livres, mais saint Ambroise lui, a eu vraiment un épiscopat extrêmement studieux. On a ce petit détail que je trouve intéressant. Saint Augustin est allé le voir. Saint Augustin était un rhéteur, donc Augustin, c’était la parole publique, tandis que saint Ambroise n’était pas rhéteur. C’était un administrateur, il fallait que cela marche ! saint Augustin rapporte ce détail qui l’a choqué : il voyait Ambroise lire en remuant les lèvres. Effectivement, cela ne se faisait pas à l’époque. Normalement, la lecture était un travail un peu servile, et donc, on avait un prêtre, disons un esclave de service pour vous lire à haute voix les textes. On ne lisait pas soi-même le rouleau, c’était très rare, uniquement quand on ne pouvait pas faire autrement. Saint Augustin qui lui, évidemment, s’est toujours fait lire et n’a jamais tenu une plume, parce que cela aussi, le travail des scribes, c’est un travail d’esclaves, et je crois que là aussi, saint Ambroise ne devait pas tenir la plume non plus. On se faisait lire, et l’on faisait écrire. C’est pour cela que tout était oral, les orateurs romains, c’étaient comme les grecs, c’est une culture de l’oralité, ce n’est pas une culture du journal et de l’écrit. Donc, saint Augustin raconte combien il a été choqué et étonné de voir que saint Ambroise, le grand saint Ambroise, le grand patron de l’Église de Milan, il l’a surpris étendu sur sa litière, à cette époque-là, on étudiait couché, et Ambroise lisait en remuant les lèvres.

Saint Ambroise a bien fait sa théologie, il n’a pas passé le doctorat, mais ce n’était pas indispensable, et à ce moment-là, il a véritablement commencé à gérer l’Église. Et le premier jeune empereur qu’il a connu c’était Gratien, qui était plutôt favorable aux ariens, parce que sa mère l’était aussi. C’est toujours redoutable quand maman est favorable à la politique, surtout chez les empereurs romains. Saint Ambroise s’est payé le luxe de faire de la catéchèse personnelle à l’empereur pour le convertir, pour lui faire changer les idées, pour le ramener à la droite orthodoxie. C’est un homme assez fantastique, il ne reculait devant rien, il fallait convertir l’empereur, il fallait lui donner de la bonne voix, et bien il la donnait. Ambroise, vous l’imaginez bien, avait un prestige immense à la cour de Milan. Saint Augustin était le rhéteur officiel, mais c’est moins important qu’un préfet qui avait fait ses preuves. Donc, on peut dire qu’Ambroise a toujours été à l’avant de tous les débats politiques de l’époque. A partir de 374, à peu près jusqu’à 400, saint Ambroise est intervenu sur tous les problèmes politiques de l’époque. A cette époque-là, ce n’était pas le rôle du pape, et quand il s’est agi de déterminer quelle serait désormais la place des cultes païens, c’est Ambroise qui a foncé et qui a dit à Théodose : il ne faut pas rétablir les autels païens, comme l’autel de la victoire au sénat, ce qui était une grosse crise. C’était la première fois qu’un évêque imposait sa volonté à l’empereur. Auparavant, cela n’existait pas, c’est la première fois. C’est pour cela que cette affaire de l’autel de la victoire avec sa déesse païenne, et vous le savez, Rome était un foyer de conservatisme païen, contrairement à ce qu’on croit, Rome, n’était pas très "catho" à l’époque. Donc, l’empereur Théodose, jeune empereur n’a pas osé aller contre son sénat qui voulait rétablir l’autel de la victoire. Ambroise lui a dit qu’il ne pouvait pas agir de la sorte, il est monté au créneau. Et le pire de tout, et cela a été très fort, un jour, Théodose a fait massacrer dans l’hippodrome de Thessalonique lors d’une révolte, mais on n’est pas certain qu’il s’agissait d’une révolte ou d’un mouvement de foule comme il y en avait souvent dans l’antiquité, Théodose a pris peur, il a envoyé la troupe et fait massacrer cinq mille personnes. Quand il est revenu à Milan, saint Ambroise lui a dit : mon petit ami, quand on tue cinq mille personnes, on vient pas à la communion la bouche en cœur. Donc, tu feras pénitence avec tous les pénitents à la porte de l’église. Et Théodose a marché, il s’est soumis, et pourtant, ce n’était pas n’importe qui.

Évidemment, le bilan est mitigé. Du point de vue théologique, c’est impeccable. C’est grâce à Ambroise que tout un aspect de la pensée et de la littérature grecque de l’Orient, est entrée en Occident. Il a utilisé des traductions, soit il a fait traduire lui-même, il était vraiment soucieux de faire une sorte de contact et d’échange permanent avec les Églises d’Orient. C’était très bon. Du point de vue politique, on a parfois critiqué, parce que saint Ambroise serait quand même peut-être à l’origine du fait que si on est dans un pays, il faut être catholique, et terminé, on n’en parle plus. Donc les juifs, si on a détruit leur synagogue, on ne leur rend pas la synagogue, les païens, si on a détruit l’autel de la victoire, il n’y a pas de dédommagement par profits et pertes. C’est la religion, la vraie, la seule, la meilleure, etc … Donc, ce n’est pas tout à fait la liberté de conscience, c’est le moins qu’on puisse dire. Là, Ambroise a donné une tournure au rapport Église-Etat, dans laquelle le moyen âge va trouver son point d’équilibre jusqu’au jour où cela se perdra.

En tout cas, ce que je crois qu’on peut garder de saint Ambroise, c’est cette grande figure d’un homme qui a su servir, sans jamais comme je vous le disais au début, céder sur aucun point. Pour lui, le service, c’est le service, et si c’est la vérité, c’est la vérité et d’autre part pour lui, cet amour de l’Église et le sens du service de ses frères était pour toute sa vie. A partir du moment où il a accepté d’être évêque, il n’y avait plus de partage, plus de négociation possible avec lui-même, c’était vraiment le serviteur du Christ et de l’Église.

Je crois que c’est une très belle figure que nous pouvons encore célébrer aujourd’hui dans la joie et dans l’action de grâces.

 

AMEN