AUDACE DE LA FOI

1 Co 4, 1-5 ; Lc 22, 24-30
St Ambroise de Milan - (7 décembre 2001)
Vendredi de la première semaine de l'Avent
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

L

a personnalité de saint Ambroise est à tous égards une personnalité hors du commun. Déjà son accession à l'épiscopat fut un événement assez extraordinaire puisque le prédécesseur de saint Ambroise était un évêque arien, de cette grande hérésie qui a traversé l'Église pendant tout le quatrième siècle, et qui s'est même continuée au-delà. Il s'était tenu à Milan un Concile arien qui avait condamné à l'exil de nombreux évêques témoins de la foi, tels que Eusèbe de Verceil, et même le Pape Libère. A la mort de cet évêque arien, la ville était divisée à feu et à sang, entre les ariens et les orthodoxes. Ambroise était ce qu'on peut appeler l'équivalent du préfet de police de la ville de Milan, et la sagesse avec laquelle il calma la foule et apaisa les violences prêtes à surgir, fit que du sein de la foule, un cri s'éleva : "Ambroise, évêque !" Or, il était chrétien, certes, mais seulement catéchumène, même pas encore baptisé, et donc, Ambroise appelé ainsi par la voix du peuple à cause de sa sagesse, de sa prudence, a dirigé cette Eglise de Milan tellement blessée à cette époque, Ambroise dut être baptisé, puis successivement ordonné diacre, prêtre et évêque. Ambroise prit tellement au sérieux sa charge d'évêque, qu'il consacra un temps considérable à étudier non seulement les éléments essentiels de la théologie, mais à lire les Pères de l'Église de son époque, y compris les Pères d'Orient, car c'était un homme d'une grande culture qui lisait couramment le grec, ce qui était assez rare à l'époque, même saint Augustin savait le grec très mal, et saint Ambroise ainsi fut un des chemins par lequel la grande tradition d'Orient et en particulier la théologie d'Origène pénétra en Occident.

En même temps, saint Ambroise qui était un homme d'action, ce n'est pas pour rien qu'il avait été chargé de la police de la capitale, Ambroise sut être un défenseur des droits de l'Église en face de tous les pouvoirs politiques qui se succédèrent. Il y eut d'abord un tout jeune empereur, qui à la mort de son oncle accède au trône, il s'appelle Gratien, il a dix-sept ans. Ambroise fut son père spirituel, Gratien était orthodoxe catholique, et Ambroise le guida avec beaucoup de sagesse, puisque que contrairement à ce qui se passait à cette époque où le pouvoir était une foire d'empoigne, Gratien eut la sagesse, se sentant trop jeune pour exercer seul l'empire, de faire appel à un très grand général, Théodose, pour que ce soit sur ses épaules que repose tout le poids de l'empire. Et en fait, Théodose fut un des plus grands empereurs, et c'est lui qui mit fin au Concile de Constantinople, à l'hérésie arienne qui avait ainsi dévoré tout l'Orient et tout l'Occident, et à un moment avait envahi la quasi totalité de l'Église. Saint Ambroise, donc, fut le père spirituel de Gratien, qui malheureusement périt bien­tôt assassiné en Gaule, à Lyon. A Gratien, succéda, (il était empereur en même temps que Théodose, régnait à Constantinople et Gratien à Milan) lui succéda son jeune demi-frère, Valentinien II, qui était plus jeune encore, puisqu'il n'avait qu'une dizaine d'années. Or, il se trouve que la mère de Valentinien II, était arienne, Justine, et c'est elle qui gouverna à sa place, bien en­tendu, sur cette moitié occidentale de l'empire, et Ambroise eut à défendre l'Église, bec et ongles, contre cette impératrice arienne, qui prétendait trans­former la cathédrale de Milan en Église hérétique. C'est là qu'Ambroise rassembla tout son peuple dans la cathédrale pour soutenir le siège de l'armée que Justine envoyait pour s'emparer de la cathédrale. Pour occuper la foule des chrétiens pendant les longues nuits de veille où ils étaient assiégés dans la cathé­drale, Ambroise fur le premier à inventer le chants des hymnes liturgiques. C'est à lui que nous devons cette coutume de chanter des hymnes au début des offices.

Il résista victorieusement à Justine, et il arriva même à arracher le petit empereur Valentinien II à l'influence de sa mère, et à le préparer au baptême. Malheureusement, lui aussi fut assassiné avant de pouvoir être baptisé, et c'est l'occasion qu'Ambroise prit pour réfléchir sur le salut des catéchumènes qui meurent avant d'avoir pu accéder au baptême, et il montra comment le désir du baptême dans leur cœur est comme une suppléance de ce baptême qui a été impossible à cause d'évènements inattendus, que ce soit une maladie subite, ou ici, un assassinat. Inutile de dire que Théodose vengea la mort de Gratien et celle de Valentinien II. Théodose était un grand em­pereur chrétien, comme je vous l'ai dit tout à l'heure, puisque c'est lui qui a mis fin à l'hérésie arienne, et cependant, Théodose n'était pas un saint, et même à son égard, malgré son orthodoxie, malgré son rôle de protecteur de l'Église, Ambroise sut résister à Théo­dose, en face. En effet, un événement accidentel s'est produit dans une ville grecque, Thessalonique, on avait dans une émeute assassiné (on assassinait beau­coup à l'époque !) le gouverneur de la ville. Théodose, furieux de cette rébellion sanglante, fit rassembler tout la population de Thessalonique, plus exactement, tous les émeutiers, dans le stade, et il les fit tous mas­sacrer. C'est dire aussi que même un empereur chré­tien avait des mœurs assez fortes et qu'il n'avait pas peur de la violence. Ambroise lui résista en face et quand Théodose prétendit assister à l'Eucharistie dans la cathédrale de Milan, Ambroise en personne vint lui dire qu'il ne célébrerait pas tant que Théodose ne se serait pas mis au nombre des pénitents, ce que l'empe­reur fit. Telle était la puissance spirituelle qui rayon­nait de saint Ambroise.

Si j'ai un peu insisté ainsi sur le rôle politique de saint Ambroise, c'est pour montrer que nos ancê­tres dans la foi, ceux que nous appelons les Pères de l'Église, parce qu'ils sont les Pères de notre foi, ne se contentaient pas de vivre dans la sphère spirituelle, ils n'avaient pas peur de s'occuper aussi des réalités concrètes, quotidiennes, et de faire de la politique. Cela a mauvaise presse aujourd'hui. Beaucoup de chrétiens pensent que la politique est une chose mal­saine et un peu souillée, et ils n'ont peut-être pas tou­jours tort, quand on voit ce qui se passe, d'ailleurs il n'y a pas que les chrétiens qui le pensent, puisque que de plus en plus de français s'abstiennent de voter le jour où on leur demande leur avis, ce n'est pas cela la position chrétienne vraie. Nous ne devons pas imagi­ner que les réalités de ce monde sont nécessairement sordides, sales, dévoyées. Nous sommes comme chrétiens, des membres à part entière de la commu­nauté humaine et nous devons apporter notre part à cette communauté humaine, à sa gestion à sa vie, et s'il est évident que les affaires de ce monde, de ce siècle ne sont pas toujours très propres, et que du temps de saint Ambroise c'était pire, il y a avait des violences encore plus ouvertes que celles que nous pouvons connaître aujourd'hui, il n'empêche que c'est notre devoir de disciple du Christ d'apporter aussi l'évangile dans la gestion des affaires de ce monde, d'apporter aussi la signification de la Loi nouvelle dans la politique elle-même.

Frères et sœurs, sous prétexte de vie spiri­tuelle, ne renonçons pas à être des hommes de la cité, à être des hommes de notre temps. L'histoire des hommes est celle à travers quoi se fait l'histoire du Salut, et nous ne pouvons pas nous retirer en nous lavant les mains de façon hypocrite pour laisser aux autres le soin de se débattre dans les choses un peu complexes de la vie du monde.

 

 

AMEN