ÉGLISE ET SOCIÉTÉ

1 Co 4, 1-5 ; Lc 22, 24-30
St Ambroise de Milan - (7 décembre 1990)
Vendredi de la première semaine de l'Avent
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

J

e suis au milieu de vous comme celui qui sert !" En la personne de saint Ambroise, nous fêtons un homme qui a essayé d'appliquer ce pro­gramme. Avant d'être un grand serviteur de l'Église, il a été un grand commis de l'État. Il avait fait ce que nous appellerions aujourd'hui l'ENA et il avait réussi à décrocher une bonne place, il était préfet de police à Milan. Comme la police c'était pratiquement la garde prétorienne de l'empereur, il avait un poste extrême­ment élevé à l'articulation des affaires civiles et des affaires militaires. C'est dire qu'il ne sera jamais dé­monté quand il y aura des problèmes de luttes intesti­nes dans l'église de Milan. Toujours est-il que fort de cette formation, fort du fait qu'il connaissait prati­quement toute l'élite cultivée de l'époque, Ambroise vit lui arriver une aventure à laquelle il ne s'attendait pas beaucoup. A la faveur d'une de ces nombreuses émeutes qui traversaient et secouaient les églises, non seulement en Occident, à ce titre-là, elles étaient plu­tôt calmes, mais aussi en Orient, il a dû intervenir, précisément comme préfet de police. Et vous connais­sez cette légende par laquelle, dans les hurlements de la foule, un gamin aurait crié : "Ambroise évêque !" Ambroise l'aurait plutôt mal pris parce que pour lui, ce n'était vraiment pas une promotion, et il a fini par accepter parce que la foule a beaucoup insisté. Am­broise est donc devenu évêque de Milan.

A l'époque Milan était beaucoup plus impor­tant que Rome. Rome était déjà, je ne dirais même pas décadente, mais c'était une sorte de villégiature pour aristocrates romains un peu désabusés, en l'occurrence le sénat qui n'avait plus beaucoup de rôle. C'était vraiment très honorifique. Tout se passait dans les armées qui choisissaient elles-mêmes leur empereur. D'ailleurs Ambroise le saura bien puisqu'il arrivera à faire changer les coutumes du Sénat. Au moment où le sénat romain avait uniquement un rôle de cour, il faisait au début des ces grandes séances de session, des sacrifices sur l'autel de la victoire. Ambroise ob­tiendra que l'autel de la victoire soit retiré du Sénat romain. C'était assez gonflé de demander une chose pareille, mais cela voulait dire que, du point de vue institutionnel, le sénat romain n'avait plus du tout de prestige ni la force qu'il pouvait avoir auparavant.

Ceci nous fait comprendre le rôle éminent de saint Ambroise. C'est la fin du quatrième siècle. C'est une époque charnière pas simplement pour la pensée mais d'abord pour l'Église d'Occident qui a pris alors sa véritable direction pour tous les siècles à venir. Tant que l'Église était en régime de persécution, elle n'avait pas d'existence publique, la seule existence publique qui lui était laissée c'était quand ces pauvres hommes, évoques, diacres ou fidèles étaient exposés dans les jeux du cirque et mangés par les lions. C'était assez réduit. Mais le jour où le christianisme devient "religion autorisée", non pas religion d'Etat comme on le dit, ce qui est faux, comme d'ailleurs la religion juive à l'époque, l'Église a un rôle public et il faut qu'elle le tienne. Qu'on le veuille ou non, nous cela nous paraît dépassé, mais à cette époque-là, la religion fait partie de la vie publique et c'est cela que beau­coup de gens ne comprennent pas. En réalité, avoir une religion, c'est un des éléments de la vie publique. Donc, à partir du moment où le christianisme est re­connu comme religion licite, publique, qu'on peut être à la foi citoyen romain et chrétien, il s'agit de refor­mer la conscience politique et religieuse des gens. Car, de temps en temps, quand il y a un malheur, on ne manque pas de dire : "S'il y a des malheurs dans l'Etat romain c'est à cause des chrétiens ! C'est parce qu'on a abandonné les anciens dieux romains !" Donc le travail d'Ambroise, et c'est pour cela qu'il est une figure si importante même s'il est assez méconnu, est fondamental. C'est le premier dans l'Église romaine, occidentale qui a vraiment abordé le problème.

Le problème consistait à faire comprendre que l'on pouvait avoir une conscience religieuse qui ait une dimension publique, et donc à l'époque politi­que, sans que pour autant ce soit le personnel politi­que, l'empereur et ses hauts fonctionnaires, qui ré­gente tout. On peut dire que tous les problèmes de l'Église au Moyen-Age ont été posés dans leurs don­nées essentielles par la réflexion et l'attitude concrète de saint Ambroise. Il est le premier qui ait fait com­prendre qu'il y avait une véritable indépendance de la conscience religieuse Ce que les martyrs faisaient de façon négative en refusant aux empereurs le droit d'être honorés comme des dieux, Ambroise l'a fait de façon positive en disant : même si le christianisme a une existence officielle et publique, cela ne légitime pas le fait que le pouvoir public, politique s'intéresse aux affaires religieuses et les contrôle.

C'est la raison pour laquelle, quand Théodose, à la suite d'une émeute dans l'amphithéâtre de Thes­salonique, a fait trucider près de trente mille person­nes, Ambroise lui a demandé de faire pénitence pu­blique, bien qu'il soit empereur car il estimait que, simplement du point de vue humain, il avait outre­passé ce qu'il était autorisé à faire. A ce moment-là, l'autorité religieuse elle-même, au nom de son indé­pendance, ne se pliait pas à quatre pattes devant l'em­pereur, mais lui disait : "Tu ne peux pas faire cela! Tu n'as pas le droit de faire cela !" C'était la première fois dans l'histoire de l'empire romain qu'un évêque se dressait en face d'un empereur pas simplement comme Athanase en subissant la persécution et l'exil, mais en disant à l'empereur : "Parce que tu t'es com­porté ainsi, tu es exclu momentanément de la commu­nion de l'Église, et soumis au rite de la pénitence pu­blique."

En réalité, nous devons beaucoup à saint Ambroise. C'est le premier qui fait comprendre à son Église de Milan et ensuite à travers tous ses écrits et ses actes que l'Église, même si elle est admise publi­quement, n'est pas liée publiquement. D'une certaine manière je dirais que c'est un Ambroise qui a manqué dans l'Église d'Orient. La plupart des grands patriar­ches de Constantinople, si grands soient-ils, se sont toujours plus ou moins pliés au bon vouloir des empe­reurs. C'est ce qui fait que cette Église orthodoxe a toujours eu des démêlés extrêmement complexes et parfois un peu sournois avec l'autorité politique. En tout cas, elle a toujours paru beaucoup plus soumise et beaucoup plus docile que l'Église d'Occident. Tandis que, grâce à Ambroise, c'est la première fois que les chrétiens ont compris que leur existence publique ne légitimait pas l'asservissement de leur liberté au pouvoir public. Bien entendu, Ambroise savait compter les points et il n'a pas manqué une occasion et l'on a pu parfois voir en Ambroise un précurseur de Boniface VIII au Moyen-Age, quelqu'un qui aurait fait prévaloir le pouvoir spirituel sur le pouvoir temporel. C'est sûr que, à certains moments, il a dû aller très fort, mais il n'empêche que l'enjeu était trop grave, vu la nouveauté des situations, pour qu'Ambroise soit obligé de marquer très fermement la frontière. Et outre que les problèmes ne se posaient pas exactement de la même façon qu'aujourd'hui, ce n'était pas d'abord le problème de la conscience religieuse mais le problème de l'existence publique de la religion ce qui est un peu différent, il est vrai qu'Ambroise a cependant tracé et délimité le véritable problème de l'existence de l'Église au milieu des sociétés.

Vous voyez qu'Ambroise n'est pas tout à fait inactuel. Aujourd'hui, dans le monde moderne, la liberté religieuse est pratiquement admise partout, sauf dans quelques pays irrémédiablement ringards comme la Chine ou l'Albanie, mais cela "c'est une autre religion". Mais, pour nous chrétiens, dans nos sociétés occidentales, le problème continue à se poser. A certains moments, nous avons à exister comme Église, sans rien renier de notre identité. Et si ce n'est pas le pouvoir politique qui fait pression sur nous, c'est à certains moments, la vie sociale. Et de ce point de vue-la, nous devons être extrêmement attentifs, non pas pour faire des opérations "coup de poing", ce qui serait une mauvaise manière en tout cas anti-chré­tienne de réagir, mais pour marquer cette liberté fon­damentale de l'existence religieuse et spirituelle des chrétiens. Voilà ce qui nous est demandé aujourd'hui dans nos sociétés.

Nous demanderons au Seigneur, par l'inter­cession de saint Ambroise, que nous-mêmes, en Église, nous puissions avoir cette véritable existence publique, cette existence au milieu de la société, non pas que le christianisme se dissolve aujourd'hui dans cette espèce de poussière ou d'atomisation des cons­ciences individuelles en face de leur Dieu, mais que véritablement l'Église existe comme Église, qu'elle existe au milieu de ce monde comme le témoin de l'amour et du salut de Dieu pour le monde.

 

 

AMEN