DE LA POLICE À L'ÉPISCOPAT
1 Co 4, 1-5 ; Lc 22, 24-30
St Ambroise de Milan - (7 décembre 2009)
Lundi de la deuxième semaine de l'Avent
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Saint Ambroise, évêque
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trange destinée que celle d'Ambroise. Il est romain d'origine, mais à l'époque de sa jeunesse, Rome n'est plus que l'ombre d'elle-même. Elle est plutôt un bastion du paganisme, une sorte de repli d'un paganisme extrêmement cultivé, très raffiné. C'est l'époque où l'on copie les grands manuscrits des œuvres de Virgile. Un paganisme replié sur lui-même, sur son passé, sur la Rome éternelle, sur l'idéologie romaine qui est en réalité, à bout de course.
Curieusement, et c'est une chose tout à fait étonnante que l'histoire de Rome, Constantin a tout à coup décidé que finalement Rome n'a plus vraiment ce qu'il lui fallait pour gouverner l'empire. Il a donc tourné son regard vers Byzance qui devait devenir Constantinople, la ville de Constantin. Il a créé une sorte de décentralisation massive. C'est un peu comme si tout à coup Marseille ou Montpellier devenaient la capitale de la France, vous imaginez les dégâts. Rome n'est plus un milieu vivant, c'est un milieu un peu moribond. Il faut bien dire aussi que du point de vue chrétien, ce n'est pas tout à fait la gloire parce que la chrétienté de Rome végète, précisément dans un milieu de païens plutôt intolérants. Il reste encore les vieilles institutions comme le Sénat, mais qui se survivent à elles-mêmes. C'est un peu une figure potiche, et postiche du pouvoir, il ne se passe plus grand-chose dans Rome. Tout se passe ailleurs.
Pendant ce quatrième siècle, Constantin ayant déplacé la capitale à Constantinople, il s'aperçoit aussi qu'il faut être en Occident et qu'il ne faut pas le lâcher parce que la pression des barbares est très forte. Il choisit alors deux capitales (aujourd'hui on n'imagine pas qu'elles ont été quasiment capitales de l'empire romain), Milan, parce que c'est tout près des Alpes, et puis surtout Trêves en Allemagne, et l'on peut encore y contempler aujourd'hui la Porte Noire. Si bien que les trois grandes villes politiques de l'empire c'est Constantinople, Milan et Trêves. L'empereur va de l'une à l'autre en promenant toute sa cour, qui est surtout militaire, parce que vers les années 370-380, la pression des barbares est extrêmement forte et dans ces villes-là, il place des hommes de confiance. C'est ainsi que Ambroise est nommé préfet de police, c'est-à-dire en réalité qu'il est à la fois le maire, le représentant de l'empereur, et le gestionnaire de la ville. Il est comme à une sorte de sommet de carrière.
En fait, saint Ambroise arrive à Milan qui est une ville très agitée, précisément parce que c'est une ville vivante, et c'est le lieu de l'affrontement des chrétiens, parce que là, la ville est "à conquérir". Il y a donc une communauté orthodoxe, c'est-à-dire catholique au sens où nous l'entendons aujourd'hui, mais de l'autre côté les empereurs ayant besoin de personnel militaire, rachètent des troupes étrangères, un peu comme la légion étrangère aujourd'hui, qui sont en réalité des Goths, les ancêtres des Allemands, et ces Goths ont été arianisés. Ils ont adhéré à la foi arienne, parce que ayant été dans les environs de Constantinople là, ils avaient été touchés par l'hérésie arienne.
La ville de Milan est aux prises entre deux grands courants, le courant arien qui plutôt les faveurs de la garde impériale, les Goths, et peut-être même des complaisances du pouvoir impérial, et d'autre part, la communauté moins puissante, moins forte des catholiques, mais qui essaient de bien s'installer. Quand l'évêque catholique meurt, les fidèles se rendent compte qu'il leur faut un homme fort pour tenir tête aux ariens. C'est là que se situe la fameuse histoire que l'on connaît, car on prête parfois à la Providence des desseins étonnants. La communauté orthodoxe catholique ne trouvant pas de candidat est un peu échauffée et Ambroise aurait été obligé d'intervenir, non pas militairement ni policièrement, mais il a essayé de calmer les esprits. Et à ce moment-là dit-on, un enfant aurait crié dans la foule : "Ambroise évêque !" cri qui aurait été répercuté par la foule, et le pauvre préfet de police se retrouve catapulté évêque. Il n'est pas baptisé, issu d'un milieu romain où l'on ne s'est pas tellement occupé de son éducation chrétienne, et il n'est pas non plus nécessairement motivé par les problèmes de la religion. C'est pourquoi on dit aussi que dans un premier temps, il a tout fait pour essayer de dissuader la foule qui le voulait comme évêque. Evidemment, imaginez qu'aujourd'hui au moment de la mort d'un cardinal à Paris ou Lyon, tout d'un coup on se met à crier : Kouchner évêque, ou quelqu'autre ministre très important, A ce moment-là la communauté catholique en a vraiment très envie, c'est une garantie et surtout, on l'a vu à l'œuvre. C'est un pacificateur, un homme équilibré, c'est un vrai gouverneur humain, c'est un vrai administrateur romain.
Le choix a été heureux, parce que cela a dû créer dans l'esprit d'Ambroise, même s'il avait déjà quelques idées sur le christianisme, une sorte de bouleversement intérieur assez fort, et il a commencé par le commencement. Il s'est catéchisé lui-même. Comme c'était un homme très cultivé (il parlait aussi bien le grec que le latin), ce qui n'était pas le cas de tous les évêques de l'époque (Augustin ne savait pas le grec), et il a pu très tôt s'assimiler pas mal d'œuvres écrites en grec, non seulement des œuvres des Pères grecs de l'Église, mais également de Philon qui était juif. Très vite, Ambroise a mis au centre de son souci de pasteur, une véritable formation intellectuelle, théologique extrêmement sérieuse qu'il a redistribuée en pluie fine au fur et à mesure de ses homélies. Il avait lu tout Philon, il avait lu tout Origène, il avait sans doute lu des œuvres des Cappadociens, il entretenait des correspondances suivies avec saint Basile. C'était un homme qui vivait de façon internationale. Il avait une culture fantastique. Il en a fait bénéficier toute sa communauté, et ce qui a vaincu l'arianisme à Milan ce n'est pas la force un peu brutale et germanique des Goths, mais c'est l'intelligence et la sagesse théologique d'Ambroise.
Du coup, il a formé dans son Église de Milan, et il ne s'est pas gêné, il a formé une Église avec un rite propre, il a été son propre Gouzes, il a élaboré tout un répertoire de chant, qui est l'ancêtre du grégorien : le chant ambrosien. Non seulement il a composé les textes des chants, mais il a fait composer la musique, et il a créé une tradition liturgique qui existe encore aujourd'hui : la liturgie ambrosienne. Ces deux choses, une formation liturgique et une formation théologique de son peuple lui ont valu une gloire à la fois immense et tout à fait méritée. Le plus beau fleuron de sa politique catéchétique et liturgique, c'est saint Augustin. Au moment où Ambroise avait été élu évêque, Ambroise prêchait tous les jours dans la cathédrale, et Augustin a été très intrigué. Il est arrivé là un peu en dilettante, jeune dandy, sorte de Attali de l'époque, à la cour du prince, et petit à petit il s'est intéressé à ce que disait Ambroise, cela a fait son chemin, et c'est Ambroise qui l'a baptisé. Augustin est un fils spirituel d'Ambroise. C'est ainsi que la grande tradition théologique d'Occident s'est constituée.
C'est très encourageant, parce que Ambroise est parti de rien, une petite communauté qui végétait un peu à Milan et un peu bridée par la présence arienne, et finalement, grâce à sa sagesse théologique, grâce à son amour de la liturgie et du sens pastoral qu'il pouvait avoir, il a transformé complètement la situation. Je pense qu'on peut demander au Seigneur qu'il nous donne aujourd'hui des évêques du même gabarit que saint Ambroise, si c'est possible, qu'ils soient à la fois de véritables pasteurs, de véritables liturges (cela peut arriver), mais de véritables théologiens, c'est plus difficile. Que le Seigneur veille sur son Église et lui donne des germes de renouveau et de sagesse.
AMEN