ÉVANGÉLISATEUR MALGRÉ LUI
1 Co 9, 16-23 ; Mc 16, 15-20
St François-Xavier - (3 décembre 2010)
Vendredi de la première semaine de l'Avent
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Cléden-Poher : Saint François-Xavier
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rères et sœurs, étrange et paradoxale que la vocation de François-Xavier. On en a fait une sorte d'évangéliste presque par vocation alors qu'en réalité, ce n'était pas du tout le cas. Il était basque et ses biographes soulignent qu'il avait certes des qualités, mais en tout cas, sûrement tous les défauts des basques : têtu, n'en faisant qu'à sa tête, pas conciliant, assez violent. Cet homme a quitté son pays vers l'âge de seize, dix-sept ans pour aller faire ses études à Paris au Collège Sainte Barbe qui était à l'époque un des collèges réputés de la région pour faire carrière ecclésiastique.
Ce que voulait François-Xavier, c'était la réussite de sa carrière ecclésiastique. C'est le moment où l'Église n'est pas réformée, Luther a déjà affiché ses thèses à Gutenberg, on est en pleine bagarre avec la révolte des paysans en Allemagne. L'Europe est au sommet de la confusion religieuse. Cet homme fait ses études sans grande conviction, la théologie ne l'intéressait pas. Il a fallu la rencontre avec un génie, Ignace de Loyola déjà converti, qui avait déjà une certaine vision de l'annonce de l'évangile, de la réforme intérieure du monde chrétien de l'époque, et qui a jeté son dévolu sur François-Xavier en se rendant compte que sous ce tempérament un peu bourru il y avait sans quelque chose de beaucoup plus riche et plus profond.
C'est Ignace qui en fait, a converti François-Xavier, qui l'a détourné d'un carriérisme ecclésiastique si fréquent à l'époque, et qui lui a fait partager son expérience de Manrèse. On peut dire que François-Xavier a été le premier cobaye des Exercices de saint Ignace ! Ignace et quelques compagnons ont fait le célèbre vœu de Montmartre de se vouer à Dieu, au service de l'Église et de l'évangile. La compagnie de Jésus qui était en germe n'avait pas d'autre projet que de se retrouver à Venise pour embarquer vers la Terre Sainte.
Nous sommes en 1525, et ces quelques compagnons ont quand même encore beaucoup de données médiévales : faire un pèlerinage, c'est une démarche de pénitence de conversion qui achève et qui ouvre des possibilités nouvelles dans la vie un peu comme aujourd'hui, le pèlerinage de saint Jacques de Compostelle. Mais à Venise, il n'y a pas de bateaux, les accords avec les Turcs, la politique française n'a rien arrangé non plus, et donc, ils sont restés à Venise. Il se passe alors un événement un peu bizarre : d'une part, ils continuent à vivoter à Venise avant de partir sur les routes d'Italie. Finalement, sans être trop structurés, Ignace a eu le génie de répondre à un certain nombre de demandes et notamment à celles du roi du Portugal qui vers 1532 avait la responsabilité du Royaume des Indes. Pratiquement toute la route par le Cap de Bonne Espérance, toute la route vers l'Orient était ouverte et le roi du Portugal avait le souci d'envoyer des missionnaires en vue de convertir ces populations. Ignace a pensé qu'il fallait un missionnaire un peu costaud pour affronter le voyage en bateau. Il n'y a jamais eu chez François-Xavier le désir d'aller évangéliser les peuples païens. On dit même que sa manière d'envisager aussi bien les païens que les musulmans était que tout cela était bon à brûler dans le feu de l'enfer et donc, il fallait les convertir le plus vite possible. C'était à peu de choses près, la base théologique de l'évangélisation de François-Xavier.
Il fallait voyager par bateau, contourner l'Afrique, et évangéliser ainsi les comptoirs que les portugais commençaient à établir tout le long des côtes. Il est parti à trente-six ans et est arrivé à Goa après un voyage dans des conditions absolument effroyables. Sa santé de fer lui a permis de résister pendant une dizaine d'années de voyage. La légende raconte qu'il avait le don des langues, mais d'autres sources plus précises nous disent qu'il utilisait souvent des interprètes et que de temps en temps, ceux-ci lui jouaient des tours ! Rapidement, il a eu un prestige immense parce qu'il en imposait par sa générosité extraordinaire. En Inde, à Goa, il a été un peu la "Mère Térésa" avant l'heure. Il s'occupait des malades, des pauvres, il réorganisait les services avec les portugais pour nourrir les populations. Mais d'autre part, il n'a jamais bougé le petit doigt pour s'opposer à l'esclavage, il n'a jamais vu que le christianisme pouvait changer les relations entre les occidentaux qui étaient chrétiens de vieille date et ceux qui venaient de découvrir la foi.
Depuis Goa il a suivi toute la côte de l'Inde, a visité les Moluques, est arrivé au Japon, et est mort en 1552 aux portes de la Chine. Il n'a pas eu d'enterrement, il n'a pas reçu les derniers sacrements, il est mort tout seul. Plus tard, on a retrouvé son corps et on l'a ramené à Goa où il est encore vénéré aujourd'hui. Il est l'apôtre des Indes, successeur de saint Thomas dont la tradition veut qu'il soit aussi l'apôtre des Indes.
C'est une biographie un peu cocasse, c'est un évangélisateur presque malgré lui, l'initiative en revient tout entière au roi du Portugal. Le travail qu'il a réalisé était phénoménal mais pas nécessairement comme la génération suivante des jésuites qui iront à la cour des empereurs de Chine pour discuter et essayer de comprendre les religions orientales. Pour lui, ce n'était pas son problème. Il soignait les malades, il annonçait l'évangile et il avançait ainsi. C'est assez extraordinaire parce que les communautés qu'il a fondées sont restées vivantes jusqu'à aujourd'hui. L'évangélisation de saint François-Xavier a tenu bon. Ce qu'il y a de communautés chrétiennes aux Indes pratiquement c'est à l'évangélisation de François-Xavier qu'on les doit. Au Japon, cela a été plus compliqué car le Japon, est longtemps resté fermé à toute influence étrangère, quant à la Chine, il n'a pas pu y aller.
C'est un modèle de missionnaire brut de décoffrage, mais qui a compris l'enjeu de l'évangélisation dans une époque où peu de membres du clergé avaient envie de partir en Inde. La plupart mourraient avant d'arriver à destination. Il a représenté ce courage extraordinaire et cette dynamique de l'évangile au prix du renoncement à soi et d'un sens du service absolument énorme. Aujourd'hui, quand on envoie des missionnaires dans différents pays qui n'ont pas les traditions religieuses issues du christianisme, on met davantage de gants, on essaie de leur faire étudier l'ethnographie, l'anthropologie, l'histoire des religions, etc … mais ce qui nous manque souvent, c'est le dynamisme profond de savoir reconnaître que ce n'est pas uniquement la science qui fera passer l'évangile, mais c'est d'abord le témoignage du don de soi qui est sans doute la réalité la plus parlante. C'est ce qui s'est passé pour François-Xavier et c'est pourquoi nous faisons encore mémoire de lui aujourd'hui comme un grand témoin de l'évangile.
AMEN