L'ÉGLISE MISSIONNAIRE

1 Co 9, 16-23 ; Mc 16, 15-20
St François-Xavier - (3 décembre 2001)
Lundi de la première semaine de l'Avent
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, les siècles se suivent et se res­semblent étrangement. Il y aurait un parallèle frappant à faire entre le seizième siècle et le nôtre. Le seizième siècle c'est la découverte d'un monde nouveau, le nôtre, c'est la découverte de moyens plus rapides, plus efficaces, plus performants, de moyens de communications d'un bout à l'autre du monde de telle sorte que selon une expression célèbre, on veut "faire du monde un village".

Il s'est passé au seizième siècle un peu le même phénomène qu'aujourd'hui. En fait, quand on a découvert les autres continents l'Amérique, et qu'on s'est jeté à corps perdu dans les océans, soit vers l'Ouest par l'Atlantique, ou en faisant le tour du Cap de Bonne Espérance pour rejoindre par une autre route ce qu'on appelait les Indes, les Portugais et les Espagnols ont essentiellement pensé à une occupation économique et militaire. En fait, même si ces siècles étaient profondément marqués par la foi chrétienne, ou en tout cas par les grandes catégories de la religion chrétienne, en réalité les souverains n'ont pas eu un souci très grand de créer une nouvelle communauté humaine, plus grande et plus diversifiée. On a vu dans les Indes et dans l'Amérique, surtout du Sud, un nou­veau trésor à piller, une occasion de faire un bond économique en avant qui a été stupéfiant pour l'Espa­gne et le Portugal, de former des navigateurs, d'amé­liorer les techniques de navigation à voile, et puis surtout sur place, d'organiser les systèmes concentrés sur la recherche de l'or et l'asservissement des popu­lations du pays. Il n'y a eu que quelques voix durant tout ce seizième siècle pour protester contre cette attitude. Une des plus connues c'est celle du domini­cain Vittoria, théoricien, et Las Casas qui a compris qu'on ne pouvait pas asservir les indiens et les traiter comme des sous-hommes, c'est le fameux épisode de la dispute de Valladolid, c'est Las Casas qui est venu pour défendre devant les souverains d'Espagne la dignité des indiens. De l'autre côté, vers les Indes, l'autre voix qui s'est insurgée et qui a protesté de la nécessité de l'évangélisation, c'est saint François-Xa­vier. L'itinéraire extraordinaire qu'il a accompli, cet homme est mort à quarante-six ans, après seulement quelques années de mission, mais cela a profondé­ment marqué, parce que c'était le premier au moment où il s'embarquait pour les Indes, puis Ceylan, le Ja­pon, la Chine, les Moluques, c'est le premier qui a compris que l'annonce de l'évangile n'était pas la sur-imposition d'un modèle déjà tout fabriqué en Europe, mais il a compris que l'annonce de l'évangile répon­dait à une attente de ces indiens comme on les appe­lait à l'époque, et que ces gens-là avaient déjà une vie religieuse qu'il s'agissait d'approfondir et d'éclairer par la foi.

Là où les pouvoirs établis avaient eu tendance à se dire qu'il fallait simplement christianiser pour consolider le système économique et politique, Fran­çois-Xavier s'inscrit de façon radicale dans une autre perspective, et c'est précisément parce qu'il comprend l'attente et la soif religieuse de ces hommes qu'il est capable d'y répondre, avec les moyens de l'époque, certes, avec la théologie de l'époque qu'on peut tou­jours critiquer, c'est possible, mais en attendant, sur une tout autre manière d'envisager les choses.

Cet exemple de saint François-Xavier devrait nous faire réfléchir. Parce qu'aujourd'hui, comment se passe cette espèce de chamboulement et de renverse­ment économique de nos sociétés, sinon d'abord par une sorte de prise d'assurances pour contrôler écono­miquement et politiquement le jeu des sociétés. L'in­conscient actuel c'est le fait de ne pas du tout se pré­occuper de la dimension religieuse de l'histoire de l'humanité. Il faut attendre les évènements dramati­ques que l'on sait, pour se rendre compte tout à coup, d'une manière absolument terrible, que cette dimen­sion religieuse même quand elle est folle et délirante, existe bel et bien. Je pense que c'est étonnant de voir qu'à partir du moment où des problèmes se posent de cet ordre-là, là encore, on ne réagit que de façon mi­litaire, politique, économique, et il est très difficile d'entendre une voix qui parle sur un autre registre. En fait, les problèmes n'ont pas changé. Aujourd'hui en­core, peut-être encore plus, la crise spirituelle de l'humanité est beaucoup plus profonde qu'on ne le croit et les réponses qu'on veut apporter sont toujours les mêmes. On croit que c'est simplement en gérant économiquement, en s'assurant la puissance politique, que petit à petit on va améliorer les choses, mais on ne fait qu'endormir et anesthésier la difficulté de la crise et de la situation. C'est pourquoi, je pense que l'Église et les chrétiens portent une responsabilité plus grande parce que nous devrions être plus lucides que les autres, que ceux qui ne croient à rien ne pensent pas qu'il y a une crise religieuse profonde dans l'hu­manité aujourd'hui, on ne peut pas trop leur reprocher, ils n'ont jamais eu aucun pressentiment de ce qu'est une dimension religieuse dans l'existence, mais que face à des provocation complètement délirantes d'une déformation et d'une défiguration d'une religion, on se contente simplement de penser que c'est un problème uniquement technique et politique, de pouvoir ou d'agencement économique, c'est d'une inconscience folle. On sait ce qu'a récolté de seizième siècle. Ce siècle européen n'a pensé qu'à lui, il n'a pensé qu'à améliorer son standing de vie et de ce point de vue-là, hélas, la cour pontificale ne fut pas la dernière, et l'on sait aussi ce que cela a donné, c'est-à-dire que toute la chance d'évangélisation qu'il y avait au seizième siè­cle, puis au dix-septième siècle, a été pratiquement étouffée dans l'œuf. Il a fallu attendre un deuxième moment, le dix-neuvième, au moment où les grandes puissances d'Extrême-Orient, voyant que l'Occident se faisait plus proche, il fallait trouver d'autres solu­tions, et à la faveur d'une sorte de compromis et de convivialité minimale, effectivement, on a assisté à un très bel essor missionnaire. C'est toute l'histoire du dix-neuvième siècle qui reste encore d'ailleurs à écrire, même si la plupart du temps on a sur le sujet de l'expansion missionnaire au dix-neuvième, des schémas qui sont plus hérités de Lénine que de la vérité objective des faits. Il serait dommage qu'au début de ce millénaire, nous soyons jugés aussi dure­ment que des époques comme le seizième siècle du point de vue du sens de l'évangélisation, et de la ré­ponse de l'Église à l'attente du monde contemporain, aussi durement et aussi sévèrement que nous sommes tentés de juger le seizième, car aujourd'hui, je crois que nous n'avons plus d'excuses.

 

 

AMEN