DEUX MILLE ANS, DEUX MILLIARDS DE CHRÉTIENS

1 Co 9, 16-23 ; Mc 16, 15-20
St François-Xavier - (3 décembre 1999)
Vendredi de la première semaine de l'Avent
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

D

eux mille ans de christianisme, deux mil­liards de chrétiens, dont un milliard de ca­tholiques, le reste à peu près sept cents mil­lions de protestants, et deux à trois cents millions d'orthodoxes, les chiffres sont très incertains, vous imaginez bien, à cette hauteur. A peu près un milliard de musulmans, et sept cents millions de bouddhistes, le bouddhisme qui a de nombreuses écoles, trois cents millions d'hindouistes, douze millions de juifs, trois millions en Israël, le reste aux Etats-Unis et dans la diaspora.

Deux mille ans, deux milliards ! Des chiffres ronds comme on aime. En mesurant ces chiffres que vous pouvez lire dans un très bon dossier du "Monde", je crois de la semaine dernière, et qui s'ap­pelle "Avenir du monde", qui tentait un peu de proje­ter en avant d'essayer d'imaginer ce que seront les années deux mille à deux mille quatre-vingt dix neuf, puis aussi des articles très intéressants qui s'appellent "Les métamorphoses de Dieu" qui envisage ce que seront la foi, les croyances de demain, mais excusez-moi, je vous en parlerai dimanche, excusez-moi, je le garde pour dimanche...

Par contre je suis toujours étonné de consta­ter, quand on regarde la diffusion du christianisme dans le monde, de constater la résistance, la réticence par rapport à l'Asie. J'en parle à cause de saint Fran­çois-Xavier. Finalement le continent africain, le continent américain ont été plus malléables, plus sou­ples, même si effectivement nous y avons été avec quelque violence, c'est le problème de l'évangélisation dont je parlerai dans un instant. Mais l'Asie a toujours résisté de façon extrêmement vigoureuse. Les com­munautés chrétiennes existent au Japon, en Corée, il y a des pays entièrement christianisés, comme les Phi­lippines qui sont totalement catholicisées, en Chine, il n'y en a pas tellement, et de nombreux autres pays d'Asie n'ont pas pu recevoir l'évangile, et l'on même violemment repoussé, comme si le christianisme comportait un danger pour leur identité. En tout cas, c'est ce qui s'est passé fréquemment au Japon, où dans le premier contact il y a eu un accueil assez favorable de la Parole, de ses missionnaires, et d'ailleurs les missionnaires se sont assez bien comportés, mieux en tout cas qu'en Amérique du Sud, ou qu'en Afri­que, mais ils ont senti très vite qu'il y avait une at­teinte à leur identité, à leur façon de penser, à leur façon de gérer leur société et que les groupes influents de la hiérarchie japonaise a refusé d'entendre les pa­roles qui portaient atteinte à leur façon de penser l'humanité. Je pense qu'une des raisons du refus de l'Asie, est liée à l'anthropologie, c'est-à-dire à la façon dont l'homme est pensé. Finalement l'animisme afri­cain est un moule qui accepte plus facilement le christianisme que, je pense, l'hindouisme, et en tout cas le bouddhisme, et surtout les formes plus ancien­nes de ces deux philosophies, puisque celles-ci effec­tivement ont évolué depuis le seizième siècle. Et la façon de penser l'homme n'est pas du tout conforme à la façon dont nous pensons l'homme à cause du chris­tianisme. Pour nous, c'est chose acquise et c'est un des fruits anonymes de l'évangile, cette façon dont nous pensons l'homme, c'est le christianisme qui a induit cette pensée de la valeur de l'individu, de la valeur de sa vie, de la valeur singulière de la personne humaine, de sa destinée, de l'unité de la personne corps esprit âme. Les mentalités asiatiques ont une pensée plus dualiste, platonicienne, âme et corps, pour nous j'ai parlé d'esprit, âme et corps. Et puis aussi, les pensées de réincarnation, toujours très tentant, n'est-ce pas imaginez que vous allez recommencer sans arrêt à vivre Saint Jean de Malte pendant des millénaires, avec les frères, d'autres, sous d'autres formes. Oh ! mon Dieu ! Arrêtons, et faisons une bonne fois pour toutes notre entrée dans le Royaume, il y a peut-être des gens qui vont demander à Dieu s'ils ne peuvent pas recommencer mais pour ma part je n'y tiens pas du tout ! Mais c'est vrai qu'il est tentant d'imaginer une deuxième chance pour y arriver.

Et cette anthropologie comporte comme un mystère, et c'est vrai qu'il y a des conditions minima­les pour entendre le christianisme qui s'offre aux oreilles : c'est assez intéressant que Dieu ne puisse pas s'entendre, sans comprendre, c'est la même chose. L'évangélisation, l'annonce de la Bonne Nouvelle ne peut pas s'entendre si on ne s'entend pas sur l'homme. C'est assez étonnant que cette religion-là très diffé­remment des autres, ne peut pas dissocier la relation Dieu-homme.

Finalement il ne s'agit pas tellement d'idées ou de manière dont la divinité se révélerait et se dirait, mais c'est surtout lié à la relation, et donc, qu'il y ait relation, identification même des deux partenaires de la relation, l'homme et Dieu.

Et c'est là la force du christianisme. S'il man­que un des deux partenaires, l'autre ne peut pas se donner, il peut se dire, mais ne pas être reçu, il me semble ! Il y a là une chose tout à fait inouïe, qui à mon avis, et plus qu'on ne l'imagine et nos descen­dants, en six mille quatre-vingt six sauront que le christianisme a modifié d'une manière absolue et radi­cale, la façon de penser l'homme, ce qui a ouvert la porte à la manière de recevoir Dieu.

Nous sommes un peu ingrats, et nous sommes très près en Occident de penser que c'est nous qui l'avons inventé par une sorte de "Rousseauisme" in­conscient, qui fait que nous pensons que les choses bonnes sont montées de notre cœur, je n'y crois pas un instant, car elles ont été révélées et annoncées de l'extérieur.

Ceci dit, saint François-Xavier a eu cette folie des premiers compagnons de saint Ignace, ils étaient tous un peu fous, avec cette espèce de défi. Mais il a eu l'audace de penser que les habitants de ce pays lointain, comme saint Dominique en son temps d'ail­leurs étaient aussi faits pour le message de l'évangile. Un défi ! un défi qui lui a coûté la vie, à lui et à tous ses compagnons et à tous ceux qui ont suivi cette trace de la Vie. Et c'est quand même intéressant, tous sont comme tombés sous la fascination de ces pays. Ainsi plus récemment, quand on entend des mission­naires africains parler de leur pays, on entend quand même davantage des ethnologues doublés de mis­sionnaires, que des missionnaires seuls. Mais les eth­nologues, sont aussi fascinés, car pour toucher ces hommes, ils ont cherché d'abord par les langages à atteindre les populations. Tout le monde sait que le chinois est une langue très difficile, et qu'il est quasi impossible de trouver les mots nécessaires à la révé­lation car en fait les mots ne correspondent pas, que voulez-vous, quand on n'a pas les mots pour le dire …

Excusez-moi, ce n'est pas moi qui vais arriver à résoudre ce problème, mais je pose l'interrogation : je me demande pourquoi il y a eu dans ce Babel des langues qui ne pouvaient pas porter à l'avance une telle révélation. Et je suis toujours étonné, j'ai la chance de voyager un peu, très étonné et très ému lorsque au Japon, aux Philippines, on rentre dans une église catholique, il en existe quand même presque partout, et qu'on découvre tantôt un prêtre en soc­quettes, tantôt un prêtre noir, et qui disent la messe et l'on y reconnaît tout, sans rien comprendre, parce que je ne connais ni le zoulou ni le japonais, mais on y entend cet amour de Dieu, c'est très émouvant, de réaliser qu'à travers le monde la messe est dite, des chrétiens prient célèbrent Jésus-Christ. Je trouve cela absolument incroyable, cette espèce de langage uni­versel du sacrement de l'eucharistie qui réunit les hommes et les femmes autour du Christ qui se donne et en même temps la résistance par la langue l'écri­ture, qui ne peuvent pas encore porter cette révélation qui nous est annoncée.

Je terminerai par cela : nous, nous avons la chance incroyable que tout nous a été donné, notre langue, notre culture, notre histoire. Donc peut-être que tout cela qui nous permet de recevoir avec recon­naissance ce qui est notre foi, la nôtre, nous qui som­mes à portée de parole du Christ. Et qu'il nous arrive de jouer les distants ou les ingrats, par rapport à ce don qui nous est fait, tout est mâché, enfin quand je dis c'était mâché, ce sont les martyrs qui se sont fait mâcher pour nous, si j'ose ainsi m'exprimer, mais enfin, c'était si bien mâché que nous sommes là.

Quand j'entends quelques paroissiens ou pa­roissiennes qui ne ressentent pas tellement par le cœur, critiquer, râler, ou même dénoncer, je me dis : quel gâchis, quelle perte de temps. Ce n'est pas parce que c'est nous, les frères, mais il y a ici une Eucharis­tie quotidienne, il y a une prière quotidienne, une église belle, enfin, on fait ce qu'on peut, mais ce n'est pas si mal. Il y a un accès, un accès rapide, j'ai envie de vous inviter à la reconnaissance non pas de ce que nous sommes nous, et de ce que nous vivons ensem­ble, mais c'est quand même incroyable que le Christ nous a voulu là, soyons fiers, soyons enthousiastes de cette prière commune que nous vivons, de cette messe quotidienne que nous célébrons, du Christ qui se rend si proche dans nos vies, et ne passons pas à côté de ce qu'il nous offre sans arrêt. Portons-le avec joie et avec gloire.

 

 

AMEN