LE DON DES LARMES
1 Co 9, 16-23 ; Mc 16, 15-20
St François-Xavier - (3 décembre 1991)
Mardi de la première semaine de l'Avent
Homélie du Frère Jean-François NOEL
|
L |
es premiers compagnons que saint Ignace de Loyola trouve à Paris au cours de ses études de philosophie, en l'occurrence Pierre Favre et François de Xavier le Navarrais, sont des hommes plutôt vigoureux et passionnés, à l'image de celui qu'ils vont suivre. Ignace proposait à ses disciples de suivre les Exercices qu'il avait récemment écrits et Pierre Favre se couchait dans une simple chemise sur la bûche qui devait servir à le chauffer mais sur laquelle il préférait s'allonger dans le froid d'une chambre glacée. A l'époque, en 1540, il faisait si froid que la Seine était glacée et que l'on pouvait la traverser à pied à Paris.
Il en est de même pour François de Xavier qui résiste un peu plus longtemps que Pierre Favre mais qui pourtant, d'un seul coup, se retourne et adhère au projet qu'Ignace a dans son cœur. Chose curieuse, il a longtemps rêvé de partir en Inde, mais ce n'est pas lui qui est désigné par le roi de Portugal Jean III qui cherche des jésuites pour les envoyer en mission. Deux autres espagnols d'origine sont désignés pour cette mission, mais l'un d'eux tombe malade et l'autre restera à la cour de Jean III de Portugal. Finalement c'est François de Xavier qui les remplacera et partira tout seul, faisant une longue traversée de treize mois avant d'atteindre la pointe de Goa où il commencera à prêcher la bonne nouvelle à des pêcheurs de perles de la petite communauté portugaise qui se trouvait là et pour laquelle il avait été envoyé.
On raconte beaucoup de choses sur sa vie, des choses un peu exagérées ou étranges. On a l'impression que François de Xavier méprisait le monde au point de marcher pieds nus dans la neige sans sentir la morsure du froid alors qu'il priait. Les saints ne sont pas forcément des gens à imiter. En tout cas, pour ma part, je n'ai pas envie d'imiter François de Xavier. Je le trouve un peu à gros traits, trop passionné et envolé. Mais il y a dans la sainteté et dans la communion des saints des constantes qui nous permettent de découvrir le visage de l'Église.
Ce qui est certain et ce qui est commun aux compagnons proches de saint Ignace, c'est qu'ils ont découvert que le centre de gravité de leur vie n'était pas en eux mais ailleurs dans le Christ. Et la façon dont ces hommes se retournent, c'est qu'ils découvrent que le centre de décision et de volonté n'est pas au cœur de leur vie mais au cœur de celle du Christ et que la seule façon de faire coïncider ces deux centres de gravité qui s'opposent par nature, celui de l'homme et celui du Christ, c'est de renoncer purement et simplement au sien. Ceci peut paraître un peu exagéré et pourtant il y a là tout ce que saint Paul dit quand il déclare :"Ce n'est plus moi qui vis mais c'est le Christ qui vit en moi." Afin que le Christ prenne possession de l'homme et que la volonté de Dieu soit plus forte et plus grande que la volonté humaine.
On trouve dans ces disciples de la première de la Compagnie de Jésus la découverte intense que le Christ est vivant et décidant au cœur de l'homme. Encore faut-il que celui-ci y consente. Et la conséquence étrange et paradoxale de cette découverte c'est une grande humanité, loin de niveler les caractères, loin de les transformer, au contraire. On trouve le même caractère passionné dans les lettres que François de Xavier écrit à Ignace où il dit qu'il est à ses genoux et plein de larmes, il avait en effet le don des larmes et il pleurait souvent. Toutefois cette humanité non nivelée, non transformée se déploie sur des registres de douceur, de tendresse et d'amitié qui sont émouvants à lire dans leur correspondance. On pense même que, dans une lettre, saint Ignace demande le retour de François à Rome pour qu'il puisse exposer au pape les difficultés de la mission, mais que son intention réelle c'est de ramener François sur le continent européen afin de préparer en lui son successeur à la tête de la Compagnie.
Je voudrais vous laisser sur deux petites phrases de François de Xavier. L'une à la suite d'une vision qu'il a eue à Rome de la croix du Christ, croix qu'il vénérait entre toutes. Dans une lettre adressée à ses frères de France, il disait : "Encore plus ! encore plus !" Et quelque temps plus tard, alors qu'il se prépare à aller au Japon avec un compagnon rencontré à Goa, il écrit : "Maintenant, c'est assez, maintenant c'est suffisant !" Étrange dans la bouche de François, étrange d'entendre une lassitude aussi intense face à la contemplation qui devait l'habiter. Je ne sais que conclure ou que comprendre de ce : "C'est assez ! c'est suffisant !" mais il y a à la fois dans ce cri un mélange d'humanité envahie par Dieu et qui ne peut supporter davantage de la divinité. Retenons ces mots qui nous mettent à la fois sur le chemin du désir d'être envahis par cette divinité et sur la crainte de l'infini de l'amour de Dieu. Que notre cœur s'ouvre à ce désir profond. Et que les missionnaires qui prennent la suite de leur action puissent s'inspire de la largeur du cœur de ces apôtres pour annoncer la largeur du cœur de Dieu.
AMEN