OBÉISSANCE HUMBLE

1 Co 9, 16-23 ; Mc 16, 15-20
St François-Xavier - (3 décembre 1987)
Jeudi de la première semaine de l'Avent
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

D

e la vie de saint François-Xavier on peut dire qu'elle manifeste clairement cette parole de l'évangile : "Un autre te ceindra et te mènera où tu ne voulais pas aller." (Parole de Jésus adressée à Pierre). C'est vraiment Dieu qui, à chaque instant, a guidé François-Xavier là où il n'avait pas eu l'idée d'aller, là même où il n'avait pas envie d'aller.

C'était un jeune noble espagnol, plein d'ambi­tion. Voilà que son pays est annexé, son château dé­mantelé. Il est obligé de renoncer à la carrière des armes et à sa fortune. Alors il tourne son ambition vers l'Église. Il va à Paris étudier la théologie, non pas pour être un saint, mais pour faire carrière dans l'Église. Pendant ses études, partageant une chambre avec un autre "séminariste", si je peux me permettre cet anachronisme, il voit arriver dans ce logis un homme d'un certain âge, boiteux de surcroît car blessé à la guerre. C'est Ignace de Loyola pour lequel Fran­çois n'éprouve guère de sympathie. Se trouvant seuls tous les deux, Ignace exerce ses talents de prédicateur sur François, lui prêchant déjà les "Exercices spiri­tuels" ou du moins leur ébauche. Et François se convertit et au lieu de chercher à faire carrière dans l'Église, il sera l'un des premiers à fonder, avec Ignace de Loyola, la Compagnie de Jésus.

Normalement, il devrait rester aux côtés d'Ignace pour structurer cette Compagnie et en être un des animateurs principaux. Mais le roi de Portugal demande des missionnaires pour évangéliser Goa et les Indes. Ignace désigne plusieurs compagnons, mais ils tombent tous malades et c'est François-Xavier qui doit partir et devenir missionnaire sans l'avoir prévu, sans l'avoir désiré et sans qu'on ait pensé à cela pour lui. Il va donc, avec d'immenses difficultés, évangéli­ser cet immense pays. Lui qui rêvait de gloire mili­taire, il va parcourir les Indes comme un mendiant, rejeté de partout et méprisé de tous. Et quand dans la générosité et l'élan de son cœur, il veut réaliser un rêve, celui de parvenir en Chine, il mourra aux portes de cet empire, sans pouvoir y pénétrer.

Ainsi donc, sans cesse, François-Xavier a été appelé "ailleurs et autrement" qu'il l'avait pensé. Il voulait être militaire, il deviendra prêtre. Il voulait briller dans la carrière ecclésiastique, il sera membre de la Compagnie de Jésus. Il voulait organiser la Compagnie de Jésus, il part comme missionnaire. Il voulait évangéliser la Chine, il est rappelé au paradis par le Seigneur. D'ailleurs ce rappel de Dieu lui a évité un autre acte d'obéissance, le dernier, puisqu'au moment même où François mourait, Ignace lui écrivait de revenir au Portugal où l'on avait besoin de lui. Il n'a pas pu répondre à l'ordre de saint Ignace puisque entre temps l'ordre de Dieu l'avait convoqué dans le ciel.

Voilà donc la vie de saint François-Xavier, une vie sans cesse contredite d'une certaine manière par la volonté de Dieu, mais pour quelque chose de plus grand, de plus beau, quelque chose de non-ima­giné, quelque chose de non-désiré, de non-voulu, mais qui est la sainteté de François-Xavier telle que Dieu l'avait voulue et rêvée. Et la part de sainteté de Fran­çois c'est d'avoir répondu à chacune des sollicitations de la grâce divine. Ce n'est pas d'avoir lui-même ima­giné le chemin de vertu qu'il devait parcourir, mais chaque fois qu'un appel de Dieu se faisait entendre, d'avoir généreusement dit "Oui", même s'il ne com­prenait pas très bien et même s'il n'en avait pas parti­culièrement envie.

Cette sainteté qui nous semble tout à fait hé­roïque et sans grand rapport avec notre vie quoti­dienne, nous n'allons pas évangéliser les Indes et moins encore la Chine, nous n'entrons pas pour fonder la Compagnie de Jésus ou une autre congrégation, cette sainteté est cependant très proche de celle qui nous est demandée à chacun d'entre nous. Dieu ne nous demande pas d'imaginer des choses extraordinai­res qui auraient traversé notre esprit ou notre cœur, Dieu nous demande de lui répondre oui chaque fois qu'Il nous propose quelque chose, quelque chose qui n'est peut-être pas ce que nous avions imaginé, quel­que chose qui n'est pas nécessairement ce qui nous fait envie, mais quelque chose que Dieu, Lui, a ima­giné pour nous, a rêvé pour nous et qui fait de nous quelqu'un de grand dans le Royaume des cieux, sinon de grand à nos propres yeux ou aux yeux des autres. N'imaginons pas que, de son vivant, François-Xavier a été reconnu pour un héros, ni par saint Ignace, ni pas ses compagnons, moins encore par les Portugais des Indes et moins encore par ces Chinois qui n'ont même pas su qu'il voulait aller les évangéliser. Il a passé, inaperçu, il a été méprisé et compté pour rien, et cependant il est le patron des missions, celui dans le cœur de qui viennent puiser de la force et du courage tous les missionnaires qui, à travers les siècles ont suivi ses traces pour annoncer la Parole de Jésus-Christ.

Essayons de découvrir la volonté de Dieu, essayons de devenir des saints, non pas à notre manière, mais tout simplement, humblement, en répondant oui à Dieu quand Il nous parle. C'est déjà difficile de l'entendre, c'est peut-être plus difficile encore de lui répondre et de le suivre.

 

AMEN