ANNONCER LA PAROLE

1 Co 9, 16-23 ; Mc 16, 15-20
St François-Xavier - (3 décembre 1985)
Mardi de la première semaine de l'Avent
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Farret : Saint François-Xavier

P

 

our comprendre quelque chose à cet extraordinaire rayonnement de la personne de saint François-Xavier, dans ce seizième siècle, je trouve qu'il est bon de le mettre en parallèle avec une autre figure qui a exercé aussi un rayonnement extrêmement profond et durable, je veux parler de Martin Luther. En effet, il me semble qu'on a là deux hommes, deux grandes figures, même si leurs destins sont loin de se ressembler, qui, chacun à sa manière, a vécu au début de la Renaissance une redécouverte de l'homme en face de Dieu.

Chez Martin Luther, il s'agit d'une expérience extrêmement lourde à porter, une angoisse qui a marqué toute sa vie religieuse : l'homme qui se pose en face de Dieu en se posant la question de son salut. Et pour Martin Luther, tout le problème de la vie humaine, de l'existence chrétienne, c'est pour ainsi dire de s'approprier la Parole de Dieu. Tout ce qui, dans le luthéranisme après lui, va devenir la théologie de la Parole de Dieu, cette insistance très forte sur une annonce vigoureuse de la Parole de Dieu, est basée sur le fait d'une sorte d'étrangeté de la Parole de Dieu à l'homme qui se sent perverti et pécheur. Et par conséquent, tout l'effort de l'homme va être de se laisser domestiquer petit à petit. Et c'est presque un travail de force que le travail de la grâce dans le cœur d'un homme : se laisser domestiquer par cette Parole de Dieu qui, petit à petit, va nous rééduquer à la vie de l'intimité de Dieu, à la vie de la grâce.

Chez François-Xavier, ce n'est pas du tout la même expérience qui est au départ. C'est plutôt celle d'un jeune brillant qui fait ses études à l'Université de Paris, et qui est interpellé par Saint Ignace de Loyola qui, comme on le raconte, lui disait à chaque rencontre :"Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il vient à perdre son âme ?" ce qui laisse supposer qu'il y avait pas mal de vanité ou de suffisance chez François Xavier, ce qui est un peu l'antithèse de l'expérience de Luther qui n'était jamais sûr de lui. Mais le jour où cet homme a été touché par la grâce, il a compris qu'il ne pouvait pas y avoir un véritable service de la Parole si elle n'était pas immédiatement donnée, partagée, communiquée. Et c'est l'origine de toute son expérience missionnaire et de l'extraordinaire élan qu'il a donné à toute la Compagnie de Jésus, dans cet aspect-là de la vie de l'Église.

Au fond, je crois qu'on a là une sorte d'antithèse. Chez Luther, tout le problème c'est de s'approprier la Parole de Dieu, dans une sorte d'angoisse personnelle qu'il faut absolument résoudre. Chez François-Xavier, au moment même où l'on accueille la Parole, cette Parole est si grande qu'elle nous dépasse et que bien sûr il faut se l'approprier, mais le signe le plus sûr, la meilleure garantie que cette Parole est vraiment entrée en nous, c'est qu'elle s'empare tellement de nous qu'à ce moment-là, c'est elle qui nous fait aller jusqu'aux quatre points de l'univers, qui nous fait désirer d'annoncer cette Parole à tous les hommes et de partager la joie d'être sauvés.

C'est pour cela qu'on lit aujourd'hui cette parole de Paul aux Corinthiens : "Malheur à moi si je n'annonce pas l'évangile !" Toute l'expérience de François-Xavier, dans cette grande période de découverte de l'humanisme, c'est de voir que la Parole de Dieu ne peut, à aucun moment, nous appartenir, et que le gage le plus sûr de nous laisser saisir par elle, c'est immédiatement de la partager et de la communiquer, avec cette confiance très forte et très belle que si l'homme entend cette Parole, parce qu'il est créature de Dieu, pourra se laisser envahir par elle et, à son tour, la proclamer. C'est là un des plus beaux et des plus forts aspects de ce que l'on a appelé la contre-réforme catholique.

C'est vrai que le luthéranisme avait réveillé dans la chrétienté, l'avait réveillé brusquement, mais avait réveillé la nécessité de vivre vraiment, de façon personnelle, sa foi. Et c'est vrai que l'Église catholique a mis un certain temps, avec du retard à l'allumage pourrait-on dire, à faire face à cette exigence d'une réforme spirituelle. Mais des saints comme saint François Xavier n'ont pas attendu le concile de Trente pour promouvoir, au cœur même de l'Eglise, ce sens de l'absolu de la Parole de Dieu qui fait que le ministre est totalement possédé par elle et que, par conséquent, il ne s'appartient plus. Ainsi l'homme devient le témoin d'une Parole qui ne peut absolument pas être de lui. Il devient le témoin de la transcendance de la Parole de Dieu. Quand cette Parole fait irruption dans le monde, elle se sert des hommes, mais les hommes ne peuvent, d'aucune manière, essayer de se l'approprier pour la garder jalousement pour eux.

Prions par l'intercession de saint François-Xavier à la fois pour tous ceux, et nous en sommes ou nous devrions en être davantage, qui sont saisis par cette Parole de Dieu et qui doivent la vivre dans sa réalité missionnaire. Sachons que nous sommes les très humbles de cette Parole et que nous sommes saisis par elle. Et portons aussi dans notre prière tous ceux vers lesquels, que nous le sachions ou non, nous sommes envoyés pour être témoins d'une parole qui n'est pas la nôtre mais qui est la puissance de Dieu, la puissance de l'Esprit Saint pour sauver toute l'humanité.

 

AMEN